Pour changer la société, il faut des perspectives claires. C’est pourquoi nous élaborons chaque année une évaluation générale de la conjoncture économique et politique en Suisse: celle-ci nous sert de boussole pour nous orienter dans le travail politique. Nous publions ici une première version du document pour l’année à venir. Partout en Suisse, ce document est en train d’être discuté par les membres de l’Étincelle afin que nous puissions construire une compréhension commune des processus en cours. Tu veux participer à la discussion ? Contacte-nous ! 

« On constate simplement que la sécurité et tout ce que la Suisse représente a vraiment disparu. Les investisseurs et les épargnants ne le constatent pas seulement en Suisse, mais aussi dans d’autres pays. »
Bernhard Braunhofer, « expert en gestion de la réputation », au sujet de la place financière suisse.

« Par leur nature, les modifications de la conscience collective ont un caractère à demi occulte ; à peine parvenus à une tension déterminée, les nouveaux états d’esprit et les idées percent au dehors sous la forme d’actions de masses qui établissent un nouvel équilibre social, d’ailleurs très instable. La marche de la révolution à chaque nouvelle étape met à nu le problème du pouvoir pour le recouvrir encore, immédiatement après, d’un masque — en attendant de le dépouiller de nouveau. »
Trotsky, Histoire de la révolution russeLa crise de 2008 ainsi que la pandémie de coronavirus ont entraîné de grands bouleversements dans tous les domaines de la vie sociale à l’échelle 

Des perspectives marxistes consistent en une évaluation générale du passé récent et de la période actuelle. Il s’agit d’analyser les principales conditions objectives qui façonnent la conscience de masse.; de cette analyse découle une évaluation scientifique du déroulement le plus probable des événements dans les prochains mois et années. Ce n’est que de cette manière que que des perspectives peuvent fournir une orientation politique solide à l’organisation révolutionnaire. En même temps, les perspectives sont évidemment limitées et doivent être constamment adaptées  au  développement réel de l’histoire.

Tous les marxistes et tous les anticapitalistes sérieux en Suisse devraient lire attentivement ces perspectives, les discuter et, s’ils sont d’accord avec elles, en tirer les conclusions nécessaires, c’est-à-dire  construire la Tendance Marxiste Internationale en Suisse et dans le monde entier.

Économie mondiale : la reprise exacerbe les contradictions

La crise du capitalisme est si profonde parce qu’elle a été préparée sur des décennies. Aux environs de la Première Guerre mondiale, le capitalisme se trouvait déjà dans une crise organique. Celle-ci a été résolue principalement par la destruction massive des forces productives pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec près de 30 ans de croissance stable dans les pays impérialistes, les Trente Glorieuses ont été une situation historique exceptionnelle. Cela a alimenté l’illusion d’un capitalisme en croissance perpétuelle avec des conditions de vie continuellement en hausse. Ces illusions ont été brutalement réfutées par les mouvements de masse de Mai 68 et la crise économique mondiale des années 70. Les capitalistes ont amélioré leurs conditions de profit sur le dos de la classe ouvrière internationale au moyen de l’offensive « néolibérale », mais la cause de la crise, à savoir la surproduction capitaliste, n’a pas pu être éliminée. En 2008, les contradictions ont éclaté lors de la crise financière. La reprise des années 2010 a ensuite été la plus faible de l’histoire du capitalisme. En 2019, 90% des pays faisaient partie du ralentissement de la croissance mondiale. Le prochain effondrement économique se profilait déjà à l’horizon. « Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? [En préparant] des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. » (Marx et Engels, Le manifeste du Parti communiste, 1848)

Le capitalisme ne peut fonctionner que si ses crises de surproduction récurrentes détruisent les forces productives et créent ainsi la base d’une reprise. Cependant, actuellement, la bourgeoisie ne peut se permettre un massacre pareil, ni du point de vue économique, ni du point de vue social. Pendant plus de deux décennies, l’effet “assainissant” des crises a surtout été empêché par l’accumulation énorme de dettes. En surmontant temporairement et de manière purement artificielle les crises de 2008 et du COVID-19, une quantité colossale de matériaux toxiques s’est amassée dans l’économie mondiale. Des énormes dettes publiques (28 billions de dollars rien qu’aux États-Unis) et privées, aux bulles sur les marchés boursiers et immobiliers, n’importe quel choc majeur ou défaut de paiement pourrait déclencher un effet domino entraînant l’ensemble du système économique dans une spirale descendante.

Dans cette situation de capitalisme agonisant, le coronavirus a déclenché la crise la plus profonde et la étendue depuis 300 ans. Le COVID  a fait perdre à l’économie mondiale son équilibre précaire. Les États ont de nouveau été contraints d’injecter d’énormes quantités d’argent dans l’économie, à savoir dix fois plus qu’après la crise de 2008; cela a certes entraîné une reprise rapide, mais a en même temps aggravé la surproduction. Le capital fictif supplémentaire entraîne encore plus de surcapacités artificielles, intensifie la zombification du capitalisme et augmente l’endettement.

Au début de l’année 2021, l’économie mondiale a entamé une reprise rapide. « Comment les fluctuations conjoncturelles s’articulent-elles avec le mouvement principal de la courbe de développement du capitalisme ? C’est très simple. Dans les périodes de développement capitaliste rapide, les crises sont de courte durée et superficielles, tandis que les reprises sont de longue durée et de grande ampleur. Dans les périodes de déclin du capitalisme, les crises sont de longue durée, tandis que les reprises sont éphémères, superficielles et spéculatives. » (Trotsky, Perspectives mondiales 1921)

Vue en surface -la perspective préférée des économistes bourgeois- nous assistons actuellement à la plus forte reprise économique depuis les années 1950 (Wall Street Journal, The Economist, etc.). Toutefois, il ne s’agit pas d’un boom prolongé : la reprise économique se heurte à un capitalisme dans un état général déplorable. La pandémie a fortement  aggravé tous les problèmes profonds du capitalisme : les dettes publiques, les entreprises zombies, la spéculation, le protectionnisme, etc. Une croissance longue et vigoureuse comme celle de l’après-guerre est exclue. A l’époque, une situation historique exceptionnelle a garanti une croissance stable et des conditions de vie en hausse pendant près de 30 ans pour une grande partie de la classe ouvrière dans les pays développés. Aujourd’hui, le capitalisme est en déclin. La reprise économique ne conduit donc pas à un relâchement des contradictions du capitalisme, mais les exacerbe fortement. Il s’agit certes d’une reprise des chiffres de croissance, mais, en réalité, il s’agit bien plus d’une crise. Les contradictions du capitalisme remontent ouvertement à la surface. La reprise est marquée par divers phénomènes de crise : des surcapacités, des pénuries de marchandises (notamment sur le marché de l’énergie et du travail), de l’inflation et un protectionnisme accru.

La pandémie a été le déclencheur qui a entraîné l’économie mondiale dans la crise, mais il s’agit d’un déclencheur avec des caractéristiques propres. La pandémie et les confinements ont rompu des chaînes d’approvisionnement et interrompu la production. La reprise rapide qui s’en est suivie, alimentée par des effets de rattrapage et des fonds publics, était une augmentation brutale de la demande. Elle s’est heurtée à des entrepôts vides et à des fournisseurs non préparés, donc à une pénurie de marchandises. D’autres goulots d’étranglement se sont manifestés dans le secteur du transport (en particulier le fret maritime) et par la pénurie de main-d’œuvre. Puisque tous les capitalistes doivent penser à eux-mêmes, les problèmes ont été encore fortement aggravés par le stockage des produits et la spéculation, et puisque tous les États-nation doivent penser à eux-mêmes, plusieurs pays ont eu recours à des interventions impulsives de l’État, introduisant de nouvelles incertitudes sur les marchés. De plus, de nombreux investisseurs se tiennent à l’écart et reportent de plus en plus les risques sur les États. Il ne s’agit pas de problèmes purement passagers, d’autres pénuries suivront. Cette crise sur les marchés mondiaux a été préparée par la production en flux tendu. La production en flux tendu (également appelée système Toyota) faisait partie de la contre-révolution néolibérale et du dépassement temporaire de la crise des années 1970. Pendant des décennies, les stocks ont été resserrés et la circulation du capital augmentée, en délocalisant la production dans des pays à bas salaires grâce à la baisse des coûts de transport et à la libre circulation des capitaux depuis les années 80, mais en l’intégrant dans des chaînes d’approvisionnement dominées par les multinationales impérialistes. Les commandes rapides des entreprises dominantes dans les chaînes d’approvisionnement mondiales nécessitent d’énormes capacités de production au bout de la chaîne, de sorte que les capacités peuvent être rapidement adaptées. De petits chocs au début de la chaîne peuvent ainsi, par une sorte « d’effet papillon », paralyser des usines entières en fin de chaîne. Or, dans l’instabilité actuelle de l’offre et de la demande due à la pandémie, il y a des chocs à tous les maillons de la chaîne : certains producteurs augmentent fébrilement leurs capacités, tandis que d’autres ne veulent pas prendre ce risque. Il en résulte une absurde simultanéité de surproduction et de pénuries (sous-production). Dans les grands ports industriels du monde, par exemple, des entrepôts bondés se heurtent à une pénurie de conteneurs maritimes. Quelle que soit la perfection des chaînes d’approvisionnement mondiales, elles sont soumises à l’anarchie du marché capitaliste, dont l’échec est évident dans la situation actuelle. Le choc provoqué par la pandémie tourne l’efficacité capitaliste en son contraire, à savoir le chaos, l’irrationalité et le gaspillage.

Après la crise financière de 2008, la bourgeoisie n’a pas eu d’autre solution que d’injecter de l’argent dans l’économie à l’aide de l’assouplissement quantitatif et d’autres mécanismes similaires afin de maintenir artificiellement en vie les entreprises ainsi que la croissance. Avec la pandémie, la production a été limitée d’une part et, d’autre part, de l’argent a été injecté de manière exponentielle dans le système. Sous la forme de plans de relance, l’argent de l’État parvient, du moins en partie, directement à la population et à l’économie réelle. Lorsque la production est limitée et que de l’argent est injecté dans le système, cela conduit inévitablement à une demande supérieure à l’offre et à d’énormes pressions inflationnistes. Les banques centrales et la classe dirigeante n’ont pas de véritables options. Soit les taux d’intérêt restent bas, ce qui fait encore grimper l’inflation. Celle-ci entraîne des pertes pour les banques et les détenteurs de dépôt et, surtout, elle alimente la lutte des classes en minant les salaires. Soit les taux d’intérêt sont augmentés, ce qui rendrait certaines dettes publiques insoutenables, mettrait en faillite un grand nombre d’entreprises zombies et alimenterait la lutte des classes par le biais de mesures d’austérité et du chômage. Afin de « sortir » de cette impasse, il ne reste à la bourgeoisie que la Modern Monetary Theory, le keynésianisme ou d’autres théories dans ce genre, qui ne constituent absolument pas une issue. Ces idées sont complètement folles et dévoilent le désespoir de la bourgeoisie. On ne peut pas couper l’argent en deux. La crise du capitalisme signifie aussi la crise des idées bourgeoises.

La pénurie et les hausses de prix sur le marché de l’énergie pèsent énormément sur la croissance et la stabilité du capitalisme, car il s’agit au final d’une marchandise qui se trouve au cœur de la production. En Chine, d’importants centres industriels ont dû réduire leur production en raison de la crise énergétique. Les causes de la crise énergétique sont diverses, mais elles peuvent toutes être attribuées au caractère anarchique du capitalisme: sur certains marchés, la pénurie est d’abord apparue sur le marché de l’électricité avant de se répercuter en domino sur le marché du charbon, tandis que sur d’autres, l’inverse s’est produit. Des variations plus importantes des conditions climatiques (comme des saisons particulièrement froides ou chaudes, des sécheresses, moins de vent et de soleil, etc.) ont entraîné des effondrements dans la production d’énergie. De plus, les guerres commerciales (par exemple entre la Chine et l’Australie) ainsi que la politique chaotique de décarbonisation ont entraîné des pénuries à plusieurs reprises. Afin de surmonter la pénurie d’énergie, et pour éviter des troubles sociaux, les États sont parfois intervenus massivement. Parallèlement à cela, la demande en énergie a fortement augmenté en raison de la reprise, ce qui a entraîné une pénurie et une explosion des prix. L’inflation dans le secteur de l’énergie en Europe atteint 17%; la bourgeoisie européenne espère un hiver doux. Il est d’ores et déjà évident que d’autres crises énergétiques suivront. Comme l’explique la NZZ : « La situation compliquée montre aussi et surtout qu’il n’y a pas ou trop peu de marge de sécurité systématique sur de nombreux marchés de l’énergie. Cela les rend vulnérables à des perturbations telles qu’une situation météorologique inhabituelle ou un comportement surprenant de la demande ». En clair, la vulnérabilité et l’irrationalité du marché capitaliste se dévoilent de plus en plus clairement.

La force de travail est une marchandise particulière. Là aussi, le chaos et les distorsions massives règnent. L’argent public  sous forme de chômage partiel a permis d’éviter dans les pays développés des vagues de licenciements, des explosions de chômage et donc des révoltes sociales. Or, à l’échelle internationale et à grande échelle, c’est désormais la « pénurie de main d’œuvre qualifiée » qui devient un problème énorme. La pénurie est extrême dans certains secteurs; il manque par exemple plus de 400 000 chauffeurs de camion en Europe. Dans les secteurs publics comme la santé et les soins aux enfants et aux personnes âgées, beaucoup de personnel manque partout. De la même manière, le manque de main-d’œuvre dans l’industrie et l’agriculture entraîne parfois d’importantes pertes de production et de livraison. Les chocs tels que la pandémie ou le Brexit jouent un certain rôle dans ce contexte, mais le problème principal réside dans les lois du capitalisme : pendant des années et des décennies, on a trop peu investi dans les infrastructures et dans la formation et on a continuellement détérioré les conditions de travail. Cette politique anti-ouvrière se retourne maintenant en son contraire,  face à cette augmentation soudaine de la demande : la bourgeoisie a constamment besoin de nouveaux travailleurs mieux formés, mais elle n’est pas capable de former suffisamment d’ouvriers qualifiés et de leur offrir de bonnes conditions de travail. Selon une enquête McKinsey menée dans cinq pays, 40% des travailleurs ont l’intention de quitter leur emploi dans les prochains mois. La pénurie d’ouvriers qualifiés peut donner à la classe ouvrière une meilleure position dans la lutte pour les salaires . Il est toutefois clair qu’elle n’en profitera que si elle lutte collectivement pour de meilleures conditions de travail et de vie.

Le protectionnisme est sans doute la plus grande menace qui pèse sur le capitalisme mondial. Dans l’après-guerre, la croissance continue et l’expansion constante du commerce mondial ont jeté les bases du multilatéralisme libéral, c’est-à-dire de la coopération au moins superficielle entre les États-nations. Aujourd’hui, la division internationale du travail (la « mondialisation ») n’est plus le moteur du capitalisme, mais son talon d’Achille. Le nationalisme économique s’étend de plus en plus. La crise de surproduction implique une concurrence internationale accrue, une formation croissante de blocs et davantage de conflits entre les États. La part croissante de la Chine dans l’économie mondiale défie de plus en plus les États-Unis. Cela entraîne des guerres commerciales, des guerres régionales par procuration et une incertitude géopolitique constante. L’impérialisme américain poursuit son déclin relatif, dont la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan est un autre signe évident. La bourgeoisie américaine est également affaiblie sur le plan interne, la lune de miel de Biden est désormais terminée. L’UE est de plus en plus clairement le bloc le plus faible parmi les blocs dominants du capitalisme mondial: le Brexit, la fermeture des frontières à certaines marchandises et à la migration pendant la pandémie, les conflits entre les partenaires de l’OTAN ou la problématique des réfugiés avec la Pologne/la Biélorussie témoignent du fait que la concurrence entre les bourgeoisies des pays de l’UE devient plus ouverte et violente.

Après 2008, la croissance chinoise faisait partie de la solution du capitalisme mondial pour sortir de la crise, mais  la Chine fait désormais partie du problème. Depuis des années, la croissance économique est plus faible que la croissance de la dette, et donc trop faible pour les besoins du capitalisme aux caractéristiques chinoises. Les fonds publics, moteur de la croissance chinoise, ont entraîné un énorme endettement public et privé. Le scandale du géant chinois de l’immobilier Evergrande a révélé cette instabilité: le gouvernement chinois a voulu freiner l’endettement excessif du secteur immobilier et a limité l’endettement maximal. Evergrande, fortement endetté, a ainsi approché la faillite. Selon le FMI, une faillite d’Evergrande représenterait un grand danger pour le secteur immobilier et financier ainsi que pour toute l’activité économique, et ce non seulement en Chine mais aussi dans le monde entier. La période rose de la croissance apparemment linéaire et inarrêtable du capitalisme chinois est terminée. Le capitalisme a conduit en Chine aux mêmes contradictions que partout ailleurs.

En résumé, les différentes crises capitalistes se nourrissent les unes des autres et se renforcent mutuellement. Le capitalisme est en déclin. La reprise conjoncturelle n’est pas une véritable reprise; elle signifie le pur chaos. Les « experts » bourgeois n’y voient qu’un enchaînement temporaire d’accidents malheureux, mais ce sont des accidents qui expriment une nécessité plus profonde : repousser les problèmes du capitalisme pendant des décennies n’a rien résolu, cela n’a fait que repousser et aggraver toutes les contradictions. Il est clair que les prochaines crises se profilent à d’ores et déjà l’horizon. L’imbrication directe de la crise économique avec la pandémie (dernièrement le variant Omicron et l’effondrement des bourses) continuera à provoquer de grandes incertitudes et des tumultes sur les marchés mondiaux. D’autres reprises conjoncturelles viendront, mais les lois du capitalisme -l’anarchie du marché et les États-nations- demeurent. Tous les indicateurs de santé du capitalisme sont à la baisse : la productivité, les investissements, la dette, la division internationale du travail, etc. La perspective est celle d’une spirale de crise qui s’étendra sur des années, voire des décennies.

La crise du capitalisme et la politique de crise de la bourgeoisie ne sont pas une question purement économique, mais avant tout une question de rapport de force social. Les mesures de politique économique délirantes de la bourgeoisie ne sont compréhensibles que si nous comprenons sa peur de la classe ouvrière. Après la crise de 2008, la bourgeoisie a tenté par tous les moyens (surtout par l’austérité) de rétablir l’équilibre économique. Elle a ainsi sacrifié l’équilibre social et politique – avec pour seule conséquence d’aggraver encore les contradictions économiques à moyen terme. Dans un pays après l’autre, les attaques de la classe dirigeante pour sauver les profits ont conduit à la délégitimation des gouvernements et des partis traditionnels, et donc à la polarisation politique. Les partis traditionnels, piliers stables de l’ordre politique pendant des décennies, sont partout en déclin. Après la crise de 2008, la torpeur initiale de la classe ouvrière et de la jeunesse a rapidement été remplacée par des mouvements de masse sur tous les continents : le mouvement 15M et Occupy et la révolution arabe en 2011, la montée de nouveaux partis comme Syriza et Podemos, la situation pré-révolutionnaire en Grèce en 2015, le mouvement Sanders et bien d’autres. Les masses ont de plus en plus cherché des moyens d’exprimer leur mécontentement contre la politique de crise capitaliste. Ce processus a trouvé son point culminant provisoire en 2019 dans des mouvements de masse sur tous les continents, dont certains avaient un caractère ouvertement révolutionnaire. 

La pandémie a partiellement et de manière temporaire mis un terme à ce processus, ce qui n’a toutefois pas empêché des explosions historiques telles que le mouvement BLM. Avec la crise du COVID, les conditions de vie de la classe ouvrière ont été à nouveau fortement menacées et le capitalisme s’est exposé. La réaction de la classe dirigeante face à la pandémie résulte du fait qu’elle a affaire à une puissante classe ouvrière dont le mécontentement contre le système n’a cessé de croître ces dernières années au niveau mondial. La logique de 2008 s’est ainsi inversée : dans une tentative désespérée de préserver d’une explosion un équilibre social et politique déjà fortement ébranlé, la classe dirigeante a été prête à sacrifier l’équilibre économique – et a ainsi exacerbé encore davantage les contradictions sociales à moyen terme. Les plans de relance de Biden sont représentatifs de cette situation. La bourgeoisie voit le danger de désordres sociaux, mais aucun plan de sauvetage n’est assez grand pour résoudre les problèmes du capitalisme. Cependant, sa marge de manœuvre se réduit de plus en plus.

Chaque résolution temporaire et artificielle des crises signifie de manière toujours plus immédiate de verser de l’huile supplémentaire sur le feu social et économique. Déjà maintenant, la radicalisation apparaît de plus en plus ouvertement à la surface. La reprise économique ne résout pas non plus les problèmes sociaux. Elle apparaît elle-même comme une crise. Les contradictions du système se révèlent ouvertement. Les nouveaux problèmes, notamment l’inflation, continuent d’attiser la lutte des classes, ce qui s’est déjà exprimé avec la vague explosive de grèves de Striketober aux États-Unis. La classe dirigeante ne peut rétablir ni l’équilibre économique, ni l’équilibre social – et encore moins les deux. Dans ce processus, la classe ouvrière va devoir payer pour la crise du capitalisme jusqu’à ce qu’elle soit capable de renverser consciemment ce système. Nous sommes entrés dans une période de préparation à la révolution.

Le capitalisme suisse en déclin

La Suisse fait partie intégrante du capitalisme mondial. Cela signifie que la Suisse est entièrement exposée aux contradictions et aux lois du capitalisme. Le capitalisme suisse a certes ses particularités et il ne fait aucun doute que la Suisse est un pays capitaliste relativement stable. Mais ces particularités n’existent ni éternellement et ni indépendamment du développement général du capitalisme. Elles sont plutôt le fruit du développement historique dans le cadre des lois du capitalisme. Nous ne devons en aucun cas nous laisser tromper par des préjugés du type : « en Suisse, les gens vont toujours bien, on trouve toujours un compromis ». Nous devons regarder sous la surface de « l’éternelle » stabilité suisse. Nous devons expliquer comment les choses sont devenues ce qu’elles sont et dans quelle direction elles évoluent nécessairement.

L’histoire du capitalisme suisse se caractérise par une industrialisation très précoce et, surtout, une internationalisation dès la seconde moitié du 19e siècle. C’est surtout durant la période entre la création de l’État fédéral en 1848 et la Première Guerre mondiale, que, grâce à une croissance plus rapide que la moyenne internationale, le capitalisme suisse s’est élevé au rang des pays les plus riches en capitaux (par habitant). Le marché interne étant très restreint, les capitalistes en Suisse ont très tôt et avec véhémence tourné leur regard vers les profits à l’étranger. Vers 1913, alors que le capitalisme mondial est déjà entré dans sa phase impérialiste, la Suisse est le pays qui compte le plus de grandes multinationales par habitant et le plus d’investissements directs à l’étranger. L’industrie, principalement orientée vers l’exportation, s’est spécialisée dans des niches très développées. La « fusion du capital financier et du capital industriel », comme l’appelait Lénine, a mis la place bancaire au cœur de ces processus.

Après la Seconde Guerre mondiale et pendant plus de vingt ans, des circonstances historiques exceptionnelles (voir Ted Grant,  « Will there be a slump? », 1960) ont permis un développement massif des forces productives et du capitalisme mondial. Le capitalisme suisse s’est développé dans une direction identique, mais a pris du retard par rapport aux autres pays capitalistes de premier plan. Depuis la crise des années 1970 et la libéralisation des marchés des capitaux et du commerce qui s’en est suivie, la concurrence internationale s’est intensifiée. Il est devenu de plus en plus difficile pour le capital et la place financière suisses, fortement orientés vers l’international, de conserver leurs niches. Pour maintenir sa position à l’internationale, le capitalisme suisse a intensifié les développements décrits ci-dessus : le capital se concentre fortement dans les grands groupes (0,2% des entreprises emploient plus d’un tiers des travailleurs et réalisent 80% des exportations). Une grande partie des PME dépendent directement ou indirectement d’un grand groupe. Les deux grandes banques UBS et Crédit Suisse contrôlent la moitié des bilans bancaires. Dans l’industrie, nous observons depuis lors un déplacement massif vers l’industrie pharmaceutique, très rentable, qui est responsable de plus des deux tiers de la croissance économique suisse au cours des 20 dernières années. L’intégration dans le marché mondial continue de progresser, aujourd’hui les capitalistes en Suisse gagnent plus d’un franc sur deux à l’étranger. En bref, la place de niche du capitalisme suisse sur le marché mondial constitue la base de sa relative stabilité. En même temps, cela signifie une dépendance totale vis-à-vis de l’économie mondiale.

Le racisme a toujours constitué un pilier du capitalisme suisse. Lénine écrivait en 1916 : « Le trait spécifique de l’impérialisme en Suisse est l’exploitation croissante des ouvriers étrangers privés de droits par la bourgeoisie de ce pays, qui fonde ses espoirs sur la division de ces deux catégories d’ouvriers » (Les tâches des Zimmerwaldiens de gauche dans le parti social-démocrate suisse). Cela vaut pour la surexploitation en Suisse et à l’étranger. La Suisse a de loin la plus forte proportion de travailleurs étrangers de tous les pays européens. Le capital suisse exploite deux millions de travailleurs à l’étranger. Dans le capitalisme qui repose entre autres sur les États-nations, la hiérarchisation et la division de la classe ouvrière ainsi que le contrôle des capitalistes sur l’appareil idéologique, il n’y a pas de solution à la discrimination raciste.

Un autre élément essentiel du capitalisme suisse est l’intégration précoce des directions du mouvement ouvrier dans l’État bourgeois. En raison de la stabilité relative du capitalisme suisse, les illusions dans les instruments « démocratiques » ont toujours été présentes. La classe ouvrière suisse a certes encore et toujours lutté, mais l’orientation profondément réformiste de ses directions a empêché le développement de véritables traditions de lutte. La bourgeoisie suisse a ainsi réussi à surmonter les crises avec relativement peu d’agitation sociale. La crise des années 70 en est un exemple : la Suisse est le pays de l’OCDE qui a connu la chute économique la plus profonde. Cependant, la reprise qui s’en est suivie a été très rapide. La raison principale est que la crise a été presque entièrement répercutée sur les travailleurs immigrés et les femmes salariées: le chômage a été reporté sur les étrangers et les femmes. Les directions chauvines des organisations ouvrières ont accepté cela en silence. La politique de crise bourgeoise n’a guère été contestée.

Depuis les années 1990, l’avance du capitalisme suisse sur ses concurrents internationaux n’a pas cessé de fondre. Certes, aujourd’hui, la Suisse reste dans le peloton de tête en termes de performance économique par habitant, mais les bases de cette position et de la stabilité relative qui en découle s’effritent depuis des décennies. En effet, le capitalisme suisse est en déclin. En 1970, la performance économique par habitant en Suisse était de 110% supérieure à la moyenne de l’OCDE. Aujourd’hui, elle est de 57%. Depuis 1990, la productivité du travail en Suisse croît plus lentement que dans la plupart des pays de l’OCDE, par exemple 22% de moins qu’en Suède. Parallèlement, les investissements en capital fixe mesurés au PIB ont diminué encore plus fortement que dans d’autres pays capitalistes développés : en 1970, ils représentaient encore 33,5%, contre 23,4% en 2014.

La crise en Suisse, comme la crise mondiale, est une crise de surproduction. Depuis le début du millénaire, les investissements étrangers se sont massivement accélérés. Et ce, tant en chiffres absolus (triplement de la valeur des usines contrôlées par les grands groupes suisses à l’étranger) que relativement par rapport aux investissements en Suisse. En 2000, les usines en Suisse valaient trois fois plus qu’à l’étranger ; en 2016, elles ne valent plus qu’un quart de plus. Cela montre clairement que les possibilités d’investissement profitables manquent en Suisse et que le capital financier suisse pousse avec véhémence vers l’étranger. Dans le même temps, une crise de surproduction règne au niveau mondial avec une baisse de la productivité du travail et des investissements depuis au moins 2010, alors que la spéculation explose. Sur les marchés mondiaux, la concurrence pour des possibilités d’investissement profitables dans l’économie réelle s’intensifie massivement. Cela signifie également une concurrence croissante entre les États-nations, notamment entre les puissances mondiales que sont les États-Unis et la Chine. C’est dans ce cadre étroitement défini – entre le déclin relatif du capitalisme suisse, l’orientation de plus en plus internationale du capital suisse et l’exacerbation des contradictions mondiales – que la bourgeoisie suisse doit trouver sa place.

Depuis toujours, la politique étrangère de la bourgeoisie suisse se caractérise par la recherche de niches et une manœuvre opportuniste entre les blocs. Ce comportement parasitaire sous le couvert de la « neutralité » et de la « tradition humanitaire » est de moins en moins possible. Dans un contexte de concurrence généralement exacerbée, la pression internationale sur la Suisse pour qu’elle cesse de faire du cherry picking s’accroît depuis des années, voire des décennies : le secret bancaire a dû être abandonné, notamment en raison des attaques du capital américain. Maintenant, c’est la réforme fiscale de l’OCDE qui s’attaque à nouveau aux avantages fiscaux suisses. En conséquence, l’attractivité de la Suisse pour les grands groupes ne cesse de diminuer. Selon un rapport McKinsey (au titre évocateur « Switzerland Wake Up »), de moins en moins de grands groupes s’installent en Suisse. La bourgeoisie suisse devrait agir, mais elle est en grande partie impuissante face à ces développements.

Cela se voit également dans les relations avec tous les partenaires économiques importants de la Suisse, qui sont tous en crise : les négociations sur l’accord-cadre avec l’UE, de loin le principal partenaire commercial, ont échoué. Au moins deux tiers du commerce de produits industriels pourraient connaître des renchérissements et d’autres difficultés dans les années à venir. Cette situation est tout simplement « insoutenable » pour la bourgeoisie suisse, mais pour en sortir, « aucune stratégie n’est pour l’instant perceptible à Berne » (Avenir Suisse). Avec les États-Unis, le deuxième partenaire commercial le plus important, c’est également l’impasse, voire la régression. Alors que sous Trump, il y avait, du moins en théorie, la possibilité d’un accord de libre-échange, cela est exclu sous Biden. Quant à l’accord obsolète avec la Chine, il n’y aura aucun progrès ces prochaines années. Ces trois grandes puissances représentent près de 70% du commerce extérieur suisse – avec chacune d’entre elles, la bourgeoisie suisse se trouve dans une impasse et n’a guère de marge de manœuvre. La Suisse risque d’être écrasée entre les blocs géopolitiques. Depuis le non historique à l’EEE en 1992, la Suisse se débrouille comme elle peut sur les marchés mondiaux. Mais comme le dit Avenir Suisse : « Il devient de plus en plus difficile de ‘se faufiler’ ou de trouver une voie médiane. Les marges de manœuvre se réduisent – et pas seulement pour la Suisse ». Le think tank de la grande bourgeoisie suisse ne voit pas non plus d’issue.

La bourgeoisie suisse a également les mains liées en matière de politique monétaire. La force du franc affaiblit la compétitivité des exportations suisses, raison pour laquelle la BNS est contrainte de maintenir le franc à un niveau bas par des interventions massives et de plus en plus risquées. La force du franc peut certes aussi atténuer dans une certaine mesure l’inflation en Suisse. Mais l’instabilité mondiale pousse à la fois les prix et le franc vers le haut.  Parallèlement, les taux d’intérêt négatifs sont censés stimuler les investissements intérieurs. Mais le problème principal n’est pas le manque d’argent, mais la crise de surproduction. La preuve en est que depuis 2015 (introduction des taux d’intérêt négatifs), l’endettement des entreprises augmente rapidement, mais que l’argent supplémentaire est en grande partie utilisé pour racheter ses propres actions et spéculer en bourse (c’est-à-dire moins pour des investissements productifs). Le jeu des chiffres des taux d’intérêt négatifs ne peut pas résoudre les contradictions du capitalisme. De toute façon, les taux d’intérêt bas en Suisse, problématiques à bien des égards, ne pourront être relevés que lorsque la Banque centrale européenne fera le premier pas. Or, la BCE en est encore loin. La politique monétaire suisse est dans l’impasse.

En Suisse, les banques continuent de jouer un rôle important dans l’économie, même en comparaison avec d’autres pays. Durant l’année Corona, leur position a été légèrement renforcée sur le plan politique et économique, en raison de leur rôle dans les plans de sauvetage. Mais leur part dans la création de valeur diminue depuis des années. La raison en est la concurrence croissante sur les marchés financiers mondiaux. Pour gagner autant qu’il y a dix ans, une banque doit aujourd’hui gérer en moyenne un cinquième d’argent en plus. La pression du capitalisme américain en particulier a fait tomber le secret bancaire et a introduit l’échange automatique d’informations. La position de quasi-monopole des banques suisses dans leur niche de la gestion de fortune est ainsi tombée. Les bénéfices de l’UBS et du Crédit Suisse sont en chute libre depuis 2008. La place bancaire suisse reste certes le premier gestionnaire de fortune au monde. Mais son avance fond, les chiffres de croissance sont nettement plus faibles que ceux de ses concurrents internationaux, notamment américains et britanniques. La crise de la place bancaire suisse est profonde et aucune issue n’est en vue. De plus, la prochaine crise financière internationale se profile déjà à l’horizon, ce qui aura forcément de graves répercussions sur les banques suisses.

En résumé : ce sont précisément les développements qui ont permis la relative stabilité du capitalisme suisse pendant des décennies qui portent en eux les germes d’un retournement en leur contraire. L’orientation internationale massive, la forte concentration dans certaines niches, les grands groupes et les grandes banques, la politique monétaire, le cherry picking et la politique étrangère opportuniste, tous ces facteurs stabilisateurs apparemment éternels mènent de plus en plus dans une impasse et deviennent des facteurs déstabilisants. La crise du capitalisme international signifie que les facteurs de stabilité suisses sont désormais minés les uns après les autres. Il s’agit d’une accumulation quantitative de petites et grandes frictions, qui indiquent toutes que la bourgeoisie suisse est à la merci des contradictions objectives du capitalisme mondial. Les différents symptômes indiquent que l’ensemble est en train de s’effriter, sans encore pour l’instant se désagréger. Cependant, la position du capitalisme suisse sur le marché mondial est remise en question. En Suisse aussi, il n’y a pas d’issue rapide à la crise capitaliste.

Dans ce développement général, le COVID a déclenché la crise la plus profonde du capitalisme suisse. Cependant, en 2020, l’économie suisse a été moins durement touchée par l’effondrement de la crise que d’autres pays (PIB -2,4%, moyenne de l’OCDE -4,9%). Le secteur pharmaceutique a été important, car il a été le seul à croître. Les fonds d’aide transitant par les banques et le recours massif au chômage partiel, qui a permis d’éviter des faillites et des licenciements en masse, ont également joué un rôle important. A cela s’ajoutent la politique du COVID extrêmement asociale sans véritable lockdown et les mesures bien trop tardives (surtout en octobre 2020), lorsque le Conseil fédéral a ouvertement sacrifié la santé pour les profits. Là encore, les dirigeants des organisations de masse traditionnelles de la classe ouvrière ont joué un rôle clé, car ils ont soutenu tous les piliers de la politique pro-capitaliste du Conseil fédéral. Certes, en 2020, les facteurs de stabilité relative du capitalisme suisse ont encore majoritairement tenu, du moins superficiellement, mais la crise a aussi été historique en Suisse et laissera de profondes cicatrices.

Cette instabilité se manifeste également dans la reprise : celle-ci est superficielle (alimentée par des effets de rattrapage et des plans de relance étrangers), courte (a rapidement dépassé son zénith) et inégale (entre les secteurs et les entreprises). Toutes les contradictions de la reprise internationale, comme la pénurie de marchandises et l’inflation, ont un impact fort sur la Suisse. Economiesuisse déclarait mi-octobre : « Quatre entreprises interrogées sur cinq signalent actuellement des difficultés d’approvisionnement en produits intermédiaires. Cette proportion est plus importante que lors du premier lockdown en avril 2020. (…) En même temps, la hausse des prix des matières premières, de l’énergie et des produits intermédiaires augmente le risque d’une hausse de l’inflation. Il s’agit d’une évolution dangereuse qui pourrait considérablement assombrir les perspectives économiques pour cette année et l’année prochaine ». En Suisse aussi, la reprise ne conduit pas à un apaisement, mais à une aggravation des contradictions du capitalisme. Les différentes crises se dévorent parmi et se renforcent mutuellement. Encore une fois, la Suisse fait partie intégrante du capitalisme mondial.

Crise du régime

Le lent déclin du capitalisme suisse s’exprime par l’érosion insidieuse de la stabilité des institutions politiques. Dans la crise organique du capitalisme, le capital suisse a besoin de réformes pour pouvoir sauver sa position de pointe dans la concurrence internationale. L’establishment politique a pour mission de faire passer ces réformes. C’est pourquoi la crise économique se répercute sur le plan politique. Il s’agit d’un long processus qui, sous sa forme actuelle, trouve ses origines dans la crise des années 70.

La grande offensive néolibérale est arrivée en Suisse avec du retard en comparaison internationale. Cela tient surtout au fait que la crise des années 70 a pu y être temporairement surmontée grâce au racisme et au sexisme et que la loi suisse sur le travail était déjà très libérale et hostile aux travailleurs auparavant, mais cela signifie également que l’appareil de production obsolète (de moins en moins compétitif au niveau international) n’a pas été renouvelé. Ainsi, la croissance des années 80, portée notamment par le boom de la construction, a été avant tout marquée par la stagnation. L’éclatement de la bulle immobilière qui s’en est suivie a déclenché la profonde crise des années 90. Durant toute la décennie, la Suisse a connu la croissance la plus faible de tous les pays de l’OCDE. Pour être compétitive au niveau international, la classe dirigeante a dû passer à l’offensive.

Le capital se concentrait alors de plus en plus dans les grandes multinationales et dans l’exportation (en tout premier lieu l’industrie pharmaceutique, mais aussi l’industrie électronique, les MedTech et l’horlogerie). Lors de la crise des années 90, les capitalistes ont lancé une attaque contre le partenariat social : avec la formation nouvelle d’associations patronales (p. ex. Economiesuisse), les entrepreneurs se sont montrés nettement plus virulents contre le compromis historique du partenariat social, en particulier au niveau des entreprises. Cela faisait partie de l’offensive visant à améliorer les conditions de profit.

Même chose au niveau politique : jamais la Suisse n’avait connu autant de changements dans la politique économique et sociale en si peu de temps. L’offensive bourgeoise visant à améliorer les conditions de profit comprenait entre autres les (contre-)réformes suivantes : Réforme de l’imposition des entreprises (RIE) 1, introduction de la TVA, loi sur les cartels, programmes d’austérité, loi sur le chômage, loi sur les caisses maladie, démantèlement et transfert dans le secteur privé des groupes d’État PTT (puis La Poste et Swisscom) et CFF ainsi que du secteur de la santé. La classe ouvrière le paie encore durement : les salaires et les conditions de vie en Suisse stagnent depuis environ 25 ans.

Cependant, la politique plus agressive de la bourgeoisie dans la crise organique et la polarisation sociale qui en découle ont des conséquences politiques. L’accroissement des contradictions dans la base économique du capitalisme suisse s’exprime dans la superstructure politique et se répercute ensuite à nouveau sur la base. Il s’agit d’un processus international. Partout dans le monde, la crise du capitalisme se traduit par une crise du régime politique. Partout dans le monde, la légitimité du libéralisme et des institutions de la démocratie bourgeoise est en déclin. Sur tous les continents, les partis traditionnels sont en crise. La classe capitaliste a de plus en plus de mal à former des gouvernements stables capables de faire valoir ses intérêts. En Suisse aussi, ce processus est en cours. Sur le plan politique également, il s’agit d’un déclin insidieux.

Toutefois, le régime politique suisse a aussi ses particularités. La démocratie bourgeoise suisse repose sur des mécanismes tels que les votations populaires permanentes ou le fédéralisme. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la concordance et le principe de collégialité au sein du Conseil fédéral ainsi que le partenariat social s’y ajoutent. La recherche du  « bon compromis suisse » est au cœur de ce dernier. L’antagonisme d’intérêts entre la classe ouvrière et la bourgeoisie est ainsi voilé. Avec l’intégration du PS au Conseil fédéral en 1943 et l’obtention d’un deuxième siège au Conseil fédéral en 1959, le front populaire inter-classes s’est institutionnalisé et perdure encore aujourd’hui. La stratégie générale de domination capitaliste, qui consiste à dompter la résistance de la classe ouvrière par l’intégration politique de sa direction, a ainsi trouvé en Suisse une forme institutionnalisée dont la durabilité et la stabilité sont uniques en comparaison internationale.

Ce système a profondément enraciné l’idée que la démocratie fonctionne dans l’intérêt de tous, que des intérêts divergents pourraient être équilibrés dans un compromis en faveur de tous, empêchant ainsi les « excès » et les « extrêmes », uniquement pour imposer une politique d’autant plus sûre des intérêts de la bourgeoisie. Pendant des décennies – en s’appuyant sur la croissance du capitalisme suisse – ce système politique a assuré un régime bourgeois majoritairement stable, les intérêts de la classe ouvrière y étant systématiquement subordonnés à ceux de la bourgeoisie.

Mais alors que l’inertie de ce système constitue la garantie la plus sûre d’une accumulation fluide du capital pendant les phases de croissance économique, elle devient de plus en plus un frein dans la crise du capitalisme. Depuis les années 1990, la crise du capitalisme a nécessité une politique plus agressive de la classe dirigeante contre la classe ouvrière afin de garantir ses conditions de profit. Or, avec cette polarisation croissante entre classes opposées, le sol se dérobe de plus en plus sous les pieds du « bon compromis suisse ». Depuis les années 90, de nombreuses contre-réformes ont été rejetées par le peuple à la suite de référendums, entre autres la loi sur le travail, la loi sur le marché de l’électricité ou la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE 3). La contre-réforme du système de retraite a même été rejetée quatre fois par le peuple. Il en va de même pour les initiatives : alors que dans les années 70, les partis gouvernementaux avaient encore tous la même position sur 80% des initiatives populaires, ce pourcentage est aujourd’hui de 0%. La politologue Häussermann en conclut correctement : « En bref, le gouvernement de concordance ne remplit plus son objectif de modération et de pragmatisme ». Le système politique bourgeois devient un frein pour les besoins des capitalistes. Autrement dit, le facteur autrefois stabilisateur de la démocratie suisse devient un facteur de plus en plus déstabilisant. Il rend plus difficiles les attaques et les réformes dont la bourgeoisie a tant besoin. 

Entre-temps, les contre-réformes des années 90 ont effectivement amélioré les conditions de profit pour les capitalistes. Mais cela n’a en aucun cas suffi à enrayer le déclin du capitalisme suisse. La bourgeoisie a un besoin urgent de réformes pour améliorer les conditions de son capital. La liste des besoins de la bourgeoisie est longue et concerne de grandes questions : les retraites, la question de l’UE, les libéralisations à grande échelle du marché du travail, les privatisations, etc. Mais la résistance à la politique de crise s’accroît. L’accord-cadre a échoué, la RIE 3 et la réforme des retraites PV2020 ont été bloquées par les électeurs. Les bourgeois appellent cela le « blocage de réformes ». Ainsi, dans le rapport entre la crise, la nécessaire politique de crise bourgeoise et la radicalisation, la cause devient l’effet et l’effet devient la cause.

Aujourd’hui, à nouveau, le partenariat social subit de plus en plus d’attaques de la part des capitalistes. Ils le trouvent trop cher, trop rigide, les contrats de travail ne pouvent pas être négociés individuellement et il donne aux syndicats un poids politique trop important. Dernièrement, les patrons ont dénoncé la CCT de la menuiserie et menacent maintenant de faire de même avec la Convention nationale (CN) de la construction. En bref, le partenariat social devient graduellement un frein aux contre-réformes nécessaires à la bourgeoisie. Or, comme on l’a vu avec l’accord-cadre – la classe dirigeante voulait rompre avec le compromis sur la protection des salaires et les mesures d’accompagnement – la période de crise actuelle exige une politique bourgeoise plus agressive. Les capitalistes reconnaissent les signes des temps, le compromis « démocratique » historique perd sa base matérielle.

Nous devons examiner les processus sous tous les angles : il y a cette insidieuse érosion  de la stabilité du régime politique en Suisse, mais, en même temps, c’est précisément le caractère perfide et déguisé des attaques contre la classe ouvrière résultant de ce régime qui a pu atténuer la perte de confiance dans le gouvernement bourgeois et ses institutions par rapport à d’autres pays au cours des dernières années. Alors que la base matérielle du compromis de classe s’effondre et que la bourgeoisie est pleinement consciente de la nécessité d’un cours plus agressif, les illusions de compromis sont encore profondément enracinées dans la classe ouvrière. La social-démocratie et les directions syndicales constituent à cet égard un frein actif. Les directions du mouvement ouvrier s’accrochent au passé en s’appuyant pleinement sur la « démocratie » et le partenariat social. Ils tentent désespérément de maintenir un régime dont le fondement historique a disparu. Ils empêchent ainsi la classe ouvrière de se percevoir et de s’organiser comme une force politique indépendante contre le gouvernement bourgeois.

Pourtant, malgré tous les camouflages idéologiques et politiques : les processus objectifs se frayent un chemin. Sur la base du déclin économique des trois dernières décennies, la stabilité politique en Suisse s’effrite également de manière croissante. La politique de crise bourgeoise conduit à une plus grande polarisation sociale. Les inégalités augmentent sensiblement. Les illusions de compromis sont certes encore profondément enracinées dans la classe ouvrière, mais elles perdent leurs fondements dans la polarisation croissante entre les classes. Alors que la bourgeoisie doit agir de manière agressive et urgente contre la classe ouvrière, elle parvient de moins en moins à faire passer ses attaques comme œuvrant pour le bien de tous. Le régime de la bourgeoisie en Suisse se trouve dans une impasse, il devient de plus en plus clair dans quels intérêts le gouvernement agit.

La crise du COVID a aggravé ce processus. Entre-temps, plus de la majorité de la population a perdu confiance dans le Conseil fédéral – une nouveauté absolue, du moins depuis la Seconde Guerre mondiale. La confiance s’est certes quelque peu stabilisée (33% de méfiance en août 2021), mais elle reste nettement inférieure à son niveau de mars 2020 (16% de méfiance). Les tentatives radicales et répétées par les opposants à la vaccination de prendre d’assaut le Palais fédéral ont été une expression flagrante de cette radicalisation. La petite bourgeoisie en colère, car usée, est un phénomène de crise qui ne trompe pas. A côté de cela, il y a des centaines de milliers de jeunes et de travailleurs, voire plus, qui soutiennent à juste titre la vaccination, mais qui, le poing dans la poche, développent un mépris croissant pour les classes dirigeantes et possédantes. Les votations de novembre, historiques à bien des égards, ont à nouveau fait remonter la radicalisation à la surface. En l’absence d’une opposition de gauche claire, le mécontentement croissant contre l’establishment ne peut s’exprimer pour la plupart que de manière confuse, mais la base est importante : les institutions bourgeoises (Conseil fédéral, fédéralisme, médias, etc.) perdent leur légitimité.

La classe dirigeante : affaiblie, elle passe à l’offensive

Pour améliorer de manière offensive les conditions de profit, la bourgeoisie a besoin d’un parti fort. Elle en dispose de moins en moins aujourd’hui. Nous devons également comprendre ce processus d’un point de vue historique.

Les années 90 ont conduit à un déplacement du rapport de force au sein de la classe dominante en Suisse. Les capitalistes mondialisés y ont remplacé graduellement les capitalistes suisses traditionnels. C’était là l’expression d’un déplacement (ou d’une concentration) vers les grands groupes et les exportations hautement compétitives (surtout dans le secteur pharmaceutique). Depuis le début du millénaire, c’est en fait uniquement le secteur de l’exportation qui croît et devient plus productif. Cela ne se produit quasiment pas dans le secteur intérieur, mais, en même temps, seul le secteur intérieur connaît une croissance de l’emploi. Il en résulte un double problème pour la classe dirigeante : premièrement, il n’y a guère de création d’emplois là où le capital se déplace en Suisse. Deuxièmement, les grands capitalistes, toujours plus puissants, sont de plus en plus déconnectés des petits capitalistes et de la petite bourgeoisie du secteur intérieur. La base sociale de la grande bourgeoisie est infime. Cependant, la classe dirigeante a besoin pour son offensive d’un parti ayant un certain ancrage social. Le PLR, qui était par le passé le pilier de l’État bourgeois, a été incapable de jouer ce rôle dans les années 90 et se retrouve actuellement en plein déclin historique. La crise du régime est la crise du parti traditionnel de ce régime. Fournir une base sociale au besoin de la bourgeoisie de mener une politique plus agressive : telle était la mission historique de l’UDC.

L’ascension de l’UDC coïncide avec les bouleversements des années 90. La base sociale de l’UDC est constituée des secteurs les plus agressifs de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie ainsi que de certaines couches arriérées de la classe ouvrière. L’UDC joue un double rôle : d’une part, elle donne depuis les années 90 une expression au mécontentement contre l’internationalisation, contre la crise et ses conséquences et contre la politique d’austérité, en le dirigeant de manière démagogique contre les travailleurs immigrés. D’autre part, l’UDC se révèle être un bélier fiable pour la bourgeoisie. En tant que parti bourgeois le plus fort depuis 2003, il est le principal responsable de la politique d’austérité et des privatisations de ces 20 dernières années. Il ne peut assumer ce double rôle que parce que la direction du PS ne mène pas de véritable opposition aux bourgeois. Avec son mélange de bélier bourgeois et de démagogie, l’UDC a fait un travail de pionnier pour les bourgeois européens. Mais il est crucial de noter que le soutien d’une partie de la classe ouvrière à l’UDC est en fin de compte un phénomène superficiel. On l’a vu par exemple lors du rejet de la RIE 3 ou de la revendication pour « plus de mesures sociales » lors de la crise sanitaire, qui ont à chaque fois été largement approuvées, même par les sympathisants de l’UDC. Lorsque la question sociale des intérêts de classe est mise sur la table, les phénomènes superficiels sont relégués en arrière-plan.

Les germes de la destruction de l’UDC se trouvent également dans les conditions de son ascension. Les pressions exercées sur le parti proviennent de deux directions opposées : en partie de la classe dirigeante, qui a besoin d’une politique de crise plus dure. En partie par le mécontentement confus contre cet establishment. L’UDC, qui tente de faire le grand écart entre ces deux orientations, s’affaiblit des deux côtés. D’une part, elle se retrouve de plus en plus souvent dans des situations où elle s’oppose par opportunisme à des intérêts capitalistes importants (accord-cadre, vaccination/certificat).D’autre part, le parti ne profite pas vraiment de la forte polarisation, car elle ne peut pas s’opposer avec plus de véhémence aux intérêts capitalistes. Ainsi, le succès de l’UDC s’est épuisé ces dernières années. L’initiative contre l’immigration de masse de 2014 a marqué la fin d’un cycle au cours duquel l’UDC a pris le dessus sur toutes les fractions de la bourgeoisie suisse. L’UDC se trouve dans une impasse insoluble. Cela deviendra de plus en plus problématique pour la bourgeoisie suisse. Celle-ci se retrouve sans parti fiable, notamment parce que ses partis traditionnels (PLR et PDC/centre) sont dans un état encore plus désolant. Les Verts peuvent profiter brièvement de la prise de conscience croissante sur la destruction du climat et de la faiblesse du PS, principalement parce qu’ils sont nouveaux et non usés. Leur objectif déclaré est toutefois de faire partie de l’establishment moribond qu’est le Conseil fédéral. Les Verts n’ont pas non plus de solution. La crise de la classe dirigeante signifie la crise des partis de la classe dirigeante.

En raison de l’absence d’opposition de la part des organisations de la classe ouvrière, la classe dirigeante est à l’offensive malgré ou justement à cause de toutes ces contradictions. L’État bourgeois, en particulier le Conseil fédéral, a pour tâche d’équilibrer les fractions de la bourgeoisie et d’imposer l’intérêt général capitaliste. La politique sanitaire antisociale a clairement montré que le Conseil fédéral entend jouer son rôle avec détermination. D’autres attaques sévères sont déjà dans le collimateur : l’âge de la retraite des femmes doit enfin être relevé. Des allègements fiscaux pour les capitalistes doivent être rendus possibles via l’abolition du droit de timbre. Les horaires de travail (« flexibilisation ») sont particulièrement visés, le président de la Confédération Guy Parmelin demande la semaine de 63 heures ainsi que davantage de travail le dimanche. Certes, cela ne concerne dans un premier temps « que » certaines professions, mais il est évident qu’il s’agit là d’une porte d’entrée pour des attaques contre l’ensemble de la classe ouvrière. Des mesures d’austérité sont appliquées dans de nombreux secteurs et cantons, d’autres sont en préparation. Un barrage sévère est dressé contre toute avancée sociale. Il est d’ores et déjà clair que la classe dirigeante doit imposer plus durement ses intérêts dans la période actuelle. La bourgeoisie a besoin de réformes pour contrer le déclin du capitalisme suisse. Les antagonismes de classe au sein de la société vont se manifester de plus en plus ouvertement. Les attaques de la bourgeoisie ne sont pas une question purement économique, mais il s’agit avant tout d’un rapport de force : la bourgeoisie teste empiriquement la compatibilité sociale de sa politique de crise.

Nous, marxistes, déclarons la guerre aux préjugés dominants sur le capitalisme suisse : la Suisse n’est pas un pays éternellement stable ! Le bon compromis suisse n’existe pas dans une société de classes ! Le capitalisme, en Suisse comme au niveau international, est dans une impasse. La majorité de la population qui travaille n’a pas les mêmes intérêts que la bourgeoisie. Dans la crise du capitalisme, les « compromis » et l’accord avec la bourgeoisie ont perdu tout fondement. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un parti ouvrier de masse qui lutte pour un gouvernement ouvrier avec un programme socialiste. Nous devons défendre ces positions scientifiques – indépendamment des préjugés de la population ! Car ces préjugés sont un énorme obstacle à la défense des intérêts de la classe ouvrière. Le PS au Conseil fédéral, la concordance, le principe de collégialité, le partenariat social, etc. empêchent la classe ouvrière de défendre ses intérêts et de trouver une issue à la crise. Notre tâche est de clarifier ces points auprès des jeunes et des travailleurs les plus avancés.

La social-démocratie

La crise de 2008 a également entraîné une plus importante radicalisation en Suisse, notamment chez les jeunes. Pourtant, le PS n’en a pas profité. Au contraire, il perd continuellement des parts d’électorat depuis au moins 2001. Alors que le mécontentement contre l’establishment augmente, le PS représente de plus en plus cet establishment. Il participe au Conseil fédéral et aux gouvernements cantonaux qui ont imposé les politiques d’austérité des 30 dernières années. Les représentants du PS dans les parlements et les exécutifs alimentent les illusions envers la possibilité de réformer le capitalisme et prétendus les « instruments  démocratiques ». Ils s’accrochent au passé, à l’époque où le capitalisme suisse ne cessait de croître et où des améliorations graduelles des conditions de vie étaient possibles grâce à des négociations avec les capitalistes. Or, comme nous l’avons montré, cette époque est révolue depuis les années 90, depuis 2008 au plus tard et depuis mars 2020 au grand maximum. La crise organique du capitalisme est la crise organique du réformisme. Trotsky l’exprimait ainsi lors de la crise organique des années 30 : « Historiquement, le réformisme a complètement perdu sa base sociale. Sans réformes, pas de réformisme, sans capitalisme florissant, pas de réformes ». (Trotsky, ‘De Fakkel’ sur le centrisme, 1934)

Le PS joue un double rôle dans la politique suisse : d’une part, il fait partie depuis des décennies de « l’unité nationale » du Conseil fédéral, c’est-à-dire qu’il est intégré, en position subordonnée, au gouvernement du capital. Particulièrement en ce moment, alors qu’une crise profonde se prépare au sein des partis de la classe dominante, le PS a pour fonction objective de donner un visage sympathique et « ouvert au compromis » à la politique de crise bourgeoise du Conseil fédéral. D’autre part, le PS est le seul parti de la classe ouvrière en Suisse. Il est profondément enraciné dans les syndicats et ancré dans les mouvements sociaux (dans la grève des femmes, les mouvements LGBTIQ+, la grève du climat via la JS, etc). Par le biais d’ONG et d’organisations sociales (p. ex. association de locataires, protection de la nature, etc.), elle a également un impact sur certaines couches de la classe ouvrière. Les deux facettes  du  caractère contradictoire du PS sont importantes. Ignorer l’un des deux côtés, c’est tomber dans l’opportunisme ou le sectarisme (ou dans la plupart des cas dans les deux).

La direction actuelle du PS autour de Mattea Meyer et Cédric Wermuth tente de réconcilier ces deux camps profondément contradictoires en faisant un grand écart. L’élection de Meyer-Wermuth à la présidence du PS a été l’expression de la radicalisation au sein de la classe ouvrière. Les membres de gauche du PS, et en particulier la JS, nourrissent des espoirs sincères envers cette coprésidence. Meyer-Wermuth s’appuient verbalement sur les mouvements sociaux, sur une partie de la classe ouvrière (notamment sur le secteur de la santé), combattent tout à fait correctement les pires contre-réformes parlementaires (la réforme de l’AVS ou l’abolition du droit de timbre) et veulent lancer une initiative sur les crèches. Ce sont autant de pas clairs en direction de la classe ouvrière, que nous, marxistes, soutenons avec véhémence.

En revanche, la direction du PS joue en parallèle un rôle de soutien pour la politique de crise bourgeoise: cela est devenu évident lors des tentatives d’assaut du Palais fédéral et de l’ambiance hautement polarisée autour du certificat COVID. La direction du PS s’est présentée comme la défenseuse de la démocratie bourgeoise et appelle à la « raison » lors de la votation sur le certificat Covid. La question est présentée avec arrogance comme un simple problème d’éducation. La direction du PS approfondit ainsi la division de la classe ouvrière sur la question de la vaccination en rendant les non vaccinés responsables de la pandémie. La direction du PS fait le travail des bourgeois. Elle croit devoir défendre l’intérêt général raisonnable contre la politique déraisonnable de l’UDC, mais, en temps de crise, il n’y a pas un intérêt général, mais des intérêts de classe qui s’affrontent ouvertement. Aujourd’hui, la classe ouvrière doit lutter rien que pour préserver ses conditions de vie actuelles. Puisque les dirigeants du PS ne le reconnaissent pas, ils se réfugient de plus en plus dans des projets illusoires et vides de sens, pour lesquels il n’est pas nécessaire de lutter : « adhésion de la Suisse à l’UE » (PS Suisse), « Green Deal comme l’UE ou Biden » (Nordmann), « coalitions avec Draghi et Macron » (Wermuth). La ligne de la direction du PS n’a rien à voir avec le réformisme de gauche combatif de Jeremy Corbyn, par exemple, qui a mobilisé les masses (mais qui a fini par céder devant l’aile droite du parti).

Les processus de différenciation au sein du PS ne progressent guère. C’est pourquoi le grand écart que tentent Meyer et Wermuth tient encore la route. L’aile droite du parti s’est pour l’instant rangée derrière la coprésidence, car la ligne Levrat est majoritairement maintenue, mais la tendance générale au déclin du PS se poursuit. Selon les élections cantonales ainsi que le baromètre électoral national, le PS a même perdu des parts de voix au cours des deux dernières années de forte polarisation et se situerait aujourd’hui à près de 16% – le plus mauvais résultat depuis 1905. Si la direction du PS ne change pas de cours, elle défendra de moins en moins les intérêts de la classe ouvrière et ne pourra pas freiner sa chute. Or, la radicalisation de la classe ouvrière a besoin d’une expression organisée. Consciemment ou non, les couches les plus avancées politiquement de la classe ouvrière et de la jeunesse sont en train de tester la nouvelle direction du PS. Soit celle-ci mise sur un programme socialiste et sur la mobilisation de la classe ouvrière. Soit elle s’enfonce dans l’insignifiance bureaucratique, ce qui signifie exposer la classe ouvrière sans autre alternative à la politique de crise bourgeoise.

La caractéristique la plus importante de la phase actuelle de la lutte des classes en Suisse est un processus de fermentation et de radicalisation politiques profondes au sein de la classe ouvrière, sans que celles-ci puissent trouver une expression collective et politique. Dans de telles périodes, il n’est pas de notre devoir de regarder à la loupe dans les organisations de masse et de surinterpréter le moindre changement. Nous devons dire sobrement ce qui est. Notre constat de l’année dernière dans nos perspectives reste tout à fait correct : « L’issue de ce processus est aujourd’hui ouverte, à savoir si les salariés se réapproprieront le PS, si un nouveau parti ouvrier émergera de certaines parties du PS et quel rôle joueront les mouvements en dehors du PS. On ne le saura que lorsque la classe ouvrière se mettra en mouvement pour s’opposer à la politique dominante. Lorsque les masses entreront sur la scène politique, il est toutefois probable qu’elles recourront aux organisations qui existent aujourd’hui. Notre classe a acquis peu d’expériences de lutte collective au cours de la période précédente. Elle doit notamment encore se confronter à la dure école du réformisme (de gauche). Dans la lutte pour de véritables réformes, elle se heurtera à la direction réformiste. Nous devons intervenir activement dans ces processus lorsqu’ils sont à l’ordre du jour. En tant que courant politique au sein de la JS, nous défendons déjà le renouvellement de la social-démocratie sur un programme socialiste, mais, pour jouer un rôle dans ces processus à l’avenir, nous devons construire aujourd’hui le courant marxiste, là où les meilleures opportunités se présentent ».

L’initiative 99% a montré une fois de plus que la JS peut toucher le nerf du temps avec des slogans corrects. La JS continue d’être la seule aile gauche organisée du PS et le seul parti de jeunesse de gauche national en Suisse. En même temps, nous devons constater que jusqu’à présent, la JS n’a en aucun cas pu se placer à la pointe de la radicalisation de la jeunesse. Les parties les plus avancées de la jeunesse se radicalisent contre l’establishment, contre les institutions bourgeoises et contre le capitalisme. Mais la direction de la JS se considère comme un « lien entre la rue et les institutions ». La direction de la JS tente le même grand écart (impossible) que le PS entre radicalisation et réformisme parlementaire. Celui qui ne défend pas sans compromis les intérêts de la classe ouvrière ainsi que le socialisme reste dans les limites du système capitaliste. Les Pandora Papers ont une fois de plus clairement montré que des revendications telles que « Taxons les riches » ne sont pas à la hauteur des tâches. Les capitalistes trouveront toujours des moyens légaux (ou illégaux) de payer le moins d’impôts possible. La direction de la JS est nettement en retard sur la conscience des jeunes les plus avancés politiquement. Ainsi, la JS ne peut actuellement pas montrer la voie à suivre à la jeunesse qui cherche clairement une issue au système. Cela se voit aussi dans le vaste roulement de membres au sein de la JS : certes, de nouveaux membres affluent constamment dans le parti, mais ils ne peuvent généralement pas être organisés à long terme.

Le papier de position du Comité directeur « Sans mouvements, pas de socialisme » est un premier pas pour sortir de cette impasse. Il y est stipulé que la JS est une « force socialiste conséquente » dans les mouvements, qui tente « d’amener les gens à nos visions anticapitalistes ». Il s’agit maintenant de donner un contenu à ces mots corrects. La période actuelle exige le contrôle ouvrier, l’expropriation des capitalistes et une économie démocratiquement planifiée. Il faut ensuite tirer les bonnes conclusions sur les tâches de la JS : la JS doit organiser les couches les plus avancées politiquement de la jeunesse dans les écoles et les mouvements autour d’un programme socialiste.

Syndicats

Le point de départ du mouvement ouvrier doit toujours être les besoins de la classe ouvrière. C’est un fait: la vie en Suisse devient constamment plus dure pour les salariés. La dernière décennie a été marquée par une nette augmentation de l’intensité du travail. Depuis au moins 2014, le rythme de travail augmente de manière significative. Entre-temps, 59% des salariés se sentent surchargés au travail, 41% sont épuisés. En Suisse aussi, le poids de la crise du capitalisme est déchargé sur la classe ouvrière; dire que tout le monde s’y porte bien s’apparente à raconter une fable réactionnaire. En 2019, 735’000 personnes étaient touchées par la pauvreté, soit une augmentation de 11% par rapport à l’année précédente. Un quart de la population ne possède aucun patrimoine. Tout cela était déjà vrai avant la crise du COVID, mais, depuis, tous les indicateurs disponibles montrent encore une fois une nette augmentation de la pression : des baisses de revenus parfois importantes (surtout dans les couches les plus exploitées), une nette augmentation du stress sur le lieu de travail, une hausse des problèmes de santé et une augmentation massive des troubles psychiques (surtout chez les jeunes et les femmes).

Cela montre qu’en Suisse, il y a de loin assez de raisons de se battre. De nombreuses couches de la classe ouvrière ont besoin maintenant d’une augmentation de salaire significative; tous les travailleurs ont besoin d’une réduction massive du temps de travail. Cependant, la nécessité d’améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière est en totale contradiction avec la nécessité d’améliorer les conditions de profit des capitalistes. La tâche des directions des organisations ouvrières est de montrer la voie à suivre dans cette situation.

A l’instar du PS, les syndicats jouent un double rôle dans la lutte des classes : ils sont l’organisation organique des travailleurs sur leur lieu de travail. Cela leur donne un grand potentiel de frappe. Dans la période actuelle, nous voyons que toutes les conditions seraient réunies pour une offensive du mouvement ouvrier. Le système capitaliste et la classe dirigeante se mettent à nu de plus en plus souvent et de plus en plus ouvertement. Ceci, ajouté aux mesures d’austérité et autres attaques actuelles et à venir, martèle la conscience des salariés et des jeunes. Lors de la pandémie en particulier, des expériences communes ont été faites face à la brutalité des capitalistes, ce qui pose les bases potentielles de luttes collectives. Dans la reprise économique actuelle, les travailleurs voient les carnets de commande se remplir et les entreprises faire des bénéfices. Ils veulent une part du gâteau de la reprise. Le « non » des capitalistes est une provocation pure et simple. La seule réponse correcte du mouvement ouvrier doit être : Alors, luttons !

Toutefois, les dirigeants des syndicats s’adaptent entièrement aux prévisions conjoncturelles bourgeoises. Ils ne font que réclamer ce que les capitalistes devraient volontairement donner aux travailleurs:  ils sont coincés dans le passé, plus précisément dans le partenariat social. Autrefois, à l’époque de la croissance continue du capitalisme, les patrons étaient prêts à accorder régulièrement quelques pourcentages d’augmentation de salaire aux ouvriers lors des négociations avec les directions syndicales (mais jamais la somme totale de l’inflation et de l’augmentation de la productivité). Aujourd’hui, en pleine reprise, les directions syndicales demandent des augmentations de 2% tout à fait misérables (qui seraient majoritairement compensés par l’inflation), les capitalistes répondent qu’ils n’ont « pas de marge de manœuvre pour des adaptations salariales » (Société suisse des entrepreneurs) et rompent les négociations salariales. Les dirigeants syndicaux sont incapables de leur répondre, et les travailleurs se retrouvent les mains vides.

Le manque de combativité des directions syndicales n’est pas un problème de ressources : dans une affaire judiciaire, Unia a dû révéler qu’elle possédait des biens immobiliers et des titres d’une valeur de près d’un milliard de francs. La bourgeoisie en a profité pour mener une campagne de dénigrement moralisatrice contre les organisations de la classe ouvrière. Ces attaques doivent être identifiées comme telles et combattues par l’ensemble du mouvement ouvrier. Ainsi, cette affaire montre que le problème principal d’Unia n’est pas le « manque de ressources », mais l’absence de plan politique sur ce qu’il faut faire avec l’argent. Dans la période de crise actuelle, toutes les ressources disponibles doivent être investies dans une offensive du mouvement ouvrier : pour la construction de comités d’entreprise, la mise en réseau entre les entreprises, le soutien aux luttes et la diffusion des leçons tirées des combats passés. Engels qualifiait les syndicats d’écoles de la lutte des classes. Les millions d’Unia doivent être investis dans ces centres de formation à la lutte !

L’absence de capacité de grève du mouvement syndical n’est pas un problème juridique : début 2021, l’association des patrons menuisiers a refusé de signer la nouvelle CCT. Depuis lors, les 34 000 menuisiers de Suisse sont en situation de vide conventionnel. Cela signifie qu’ils sont totalement exposés au risque de dumping salarial. En même temps, ils ne sont plus liés par l’obligation de la paix de travail, mais les syndicats sont incapables de profiter de la provocation des patrons. Leur seule exigence est que les capitalistes reviennent à la table des négociations pour une nouvelle CCT. Cela montre de manière éclatante que le grand problème des syndicats n’est pas une interdiction juridique de faire grève, mais l’absence d’un programme combatif et de méthodes d’organisation radicales. La faiblesse de la direction du mouvement ouvrier donne confiance aux patrons. Certes, les capitalistes ne vont pas maintenant dénoncer des CCT à tour de bras, mais ils utiliseront le cas des menuisiers pour menacer et faire reculer les travailleurs.

Les directions de la classe ouvrière sont en retard sur les couches les plus combatives de la classe ouvrière. C’est un fait que le taux de syndicalisation et l’ancrage des syndicats dans les entreprises sont faibles en Suisse. Mais le rapport de force n’est pas figé ! De nombreuses couches de la classe ouvrière sont prêtes à se battre: certaines le sont parce qu’elles ont pris conscience du caractère inhumain du système capitaliste, d’autres, comme les livreurs de Smood, sont poussées à la lutte par leur propre situation. Nous voyons déjà aujourd’hui que les travailleurs qui entrent en lutte se heurtent à la direction du partenariat social. Jusqu’à présent, aucune couche de salariés n’a réussi à franchir cet obstacle. Il y a toujours de bons premiers pas, comme des grèves et des manifestations, mais les directions syndicales réformistes sont incapables de montrer une véritable voie à suivre.

Les soins infirmiers sont en première ligne dans ce processus. Les décennies de politique d’austérité et les mois passés à servir de chair à canon dans la pandémie signifient que les conditions de travail sont des plus précaires pour le personnel soignant dans l’ensemble du pays. Le taux de syndicalisation extrêmement bas (environ 7%) et l’absence de traditions de lutte atomisent les employés : les taux de burnout et de démission explosent de plus en plus et le taux de démission de plus de 40% dans les soins infirmiers dépasse celui de toutes les autres professions . En même temps, on assiste aux premières tentatives de sortir de cet état d’impuissance pour aller vers une lutte collective : plusieurs réseaux de base et groupes d’entreprises organisés en syndicats sont mis en place, les manifestations dans le secteur des soins se multiplient. Le point culminant de cette radicalisation a été jusqu’à présent la grève du personnel du CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois). Le personnel du CHUV, avec le SSP vaudois, relativement combatif, a ainsi montré qu’une grève dans le secteur de la santé n’est pas seulement nécessaire, mais aussi possible. Pourtant, les travailleurs du CHUV sont restés isolés, car les directions syndicales n’ont rien fait pour élargir la lutte. La journée de grève n’a pas été utilisée pour montrer aux travailleurs une issue à la logique d’austérité capitaliste et ainsi s’organiser à plus long terme. Les dirigeants syndicaux ont placé tous leurs espoirs dans les négociations avec le gouvernement cantonal. Les travailleurs ont payé la facture, car pratiquement aucune de leurs revendications n’a été mise en œuvre. Une certaine démoralisation s’installe au CHUV chez les ouvriers en lutte et les secrétaires syndicaux. Les ouvriers passent par la douloureuse école de la lutte des classes.

Le Oui clair à l’initiative sur les soins montre que de larges couches de la classe ouvrière détestent la politique de santé bourgeoise. C’était un signe clair de solidarité de classe. La bourgeoisie a subi une défaite claire – en premier lieu le Conseil fédéral, dont le contre-projet a été tout simplement rejeté comme un chiffon sale par la classe ouvrière. Dans l’histoire de la démocratie suisse, on peut compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où les contre-propositions du Conseil fédéral ont été rejetées. Le résultat de la votation reflète directement le clivage de classe aggravé dans la société, qui est à la base de la radicalisation des masses. Mais les travailleurs du secteur des soins veulent aller plus loin. Déjà pendant la campagne de votation, des soignants de centaines d’établissements ont signalé leur intention de s’organiser et de devenir actifs pour l’initiative. Mais les syndicats sont politiquement et organisationnellement dépassés et ne peuvent pas donner une expression adéquate à cette radicalisation. Lors de la manifestation nationale pour les soins infirmiers qui s’est tenue à Berne fin octobre, les discours n’ont guère dépassé le cadre de la votation sur l’initiative. Même après la votation, il est clair que les syndicats sont à la traîne par rapport aux parties les plus avancées du mouvement des soins. Dans ce secteur, les illusions sont minces quant à la capacité de l’État bourgeois, du Parlement et des partis établis à mettre en œuvre rapidement, voire à mettre en œuvre tout court, l’initiative adoptée. Au sein de l’ASI, par exemple, la prise de conscience des travailleurs des soins infirmiers s’exerce du bas vers le haut : il est nécessaire de poursuivre la mobilisation et l’organisation pour mettre en œuvre l’initiative.

Dans la lutte contre les mesures d’austérité, qui va prendre de plus en plus d’importance, les fonctionnaires genevois jouent depuis des années un rôle de pionnier. Nous avons toujours affirmé que l’essoufflement d’une lutte – comme après la défaite provoquée par la trahison du PS fin 2020 – ne peut être que temporaire. En septembre 2021, les employés municipaux genevois sont entrés en grève contre le budget d’austérité. Les travailleurs, conscients qu’une journée de grève serait insuffisante, ont fait pression sur les dirigeants syndicaux pour qu’ils annoncent une nouvelle grève en novembre. Mais lorsque la municipalité a temporairement retiré sa plus grande attaque (le gel des annuités), les dirigeants syndicaux ont crié victoire et ont annulé la grève. Il s’agit manifestement d’une démarche qui freine et nuit au mouvement ouvrier. Les mesures d’austérité reviendront, car l’austérité est une nécessité de la crise capitaliste. Le keynésianisme n’est pas une solution, car il permet tout au plus de repousser les mesures d’austérité à demain. La seule façon d’avancer est d’arracher aux capitalistes leur argent accumulé par des mouvements de grève et de lutter pour un gouvernement ouvrier socialiste. C’est sur la base de ces principes que les directions syndicales doivent construire la capacité de faire grève dans les services publics.

La construction est l’un des secteurs les plus importants pour la classe ouvrière suisse. D’une part, parce que près de 10% des salariés travaillent dans ce secteur. D’autre part, c’est sans doute le secteur le mieux organisé de Suisse. Dans la construction, la pression augmente massivement, ce que les ouvriers ressentent sur leur propre peau. Près de 80% des travailleurs du bâtiment indiquent que la pression des délais sur les chantiers a augmenté ces dernières années. Pour 73% d’entre eux, cela entraîne une augmentation du stress, et pour 68%, cela a des répercussions négatives sur les familles et les loisirs. Cela montre que les ouvriers sont tout à fait conscients que leurs conditions de travail et de vie sont attaquées. Les raisons de se battre ne manquent pas. Pourtant, les méthodes de lutte proposées par les dirigeants syndicaux sont nettement en retard sur les exigences. De petites revendications (100 francs de plus de salaire) donnent de très petits résultats (zéro franc d’augmentation de salaire). L’année prochaine auront lieu les négociations pour l’importante Convention Nationale de la construction. Les négociations salariales de cet automne montrent que la routine habituelle avec les manifestations du samedi ne suffit pas à mettre les patrons sous pression. Tout d’abord, les revendications doivent réellement correspondre aux besoins des ouvriers (entre autres la semaine de 30 heures et une augmentation de salaire de 20%). Ensuite, les ouvriers du bâtiment ont besoin de meilleures méthodes d’organisation et de lutte. La première priorité de l’appareil syndical doit être la création de groupes d’entreprise. L’objectif du mouvement ouvrier dans la période actuelle, lorsque les capitalistes partent à l’attaque frontale, doit être la construction de son ancrage sur les lieux de travail et donc de sa capacité à faire grève – dans la construction et dans tous les autres secteurs.

Où en est la classe ouvrière en Suisse dans l’école de la lutte des classes ? Les salariés les plus en colère et les plus avancés politiquement commencent à chercher une issue collective à la crise. Cette évolution est plus avancée en Suisse romande, où les traditions de lutte sont mieux ancrées. Là où les syndicats ont au moins un petit ancrage (construction, CHUV, fonctionnaires genevois), il y a des luttes. Mais les revendications correctes et les méthodes de lutte correctes sont orientées vers des voies de partenariat social. Les antagonismes de classe sont toujours occultés, les directions laissant les luttes des travailleurs s’enliser dans des négociations avec les capitalistes et leur État. Les luttes et les grèves devraient être utilisées pour augmenter la combativité à plus long terme. Mais ces luttes restent isolées localement et limitées politiquement par les directions syndicales. C’est pourquoi de nombreuses luttes se soldent par des défaites. Mais chaque lutte de travail, même perdue, est un pas en avant pour la classe dans son ensemble, car la clarté politique des travailleurs est encouragée. Les expériences douloureuses vécues poussent à la conclusion que les travailleurs ont besoin de méthodes de lutte meilleures et plus dures que celles proposées par les directions réformistes du mouvement ouvrier.

Actuellement, les directions réformistes du mouvement ouvrier ne sont pas ouvertement défiées. Ils continuent de maîtriser la situation. Mais sous la surface, leur autorité s’affaiblit. Lors du congrès d’Unia, une majorité a voté en faveur d’une résolution exigeant la rupture avec le partenariat social et l’obligation de paix de travail. Même si l’application de la résolution sera impossible sans une opposition de gauche bien organisée au sein des syndicats, ce vote est le signe d’un processus de différenciation au sein de la base. Au sein de la base, la baisse d’autorité de la direction se traduit par une nette diminution du nombre de membres ou par une faible mobilisation lors des manifestations (p. ex. la manifestation pour l’AVS en septembre). Dans la classe ouvrière au sens large, il règne un désintérêt général pour les syndicats. On ne voit pas quelle est leur utilité pour les travailleurs. Lorsqu’il y aura des luttes – et ce sera de plus en plus le cas avec le temps – les travailleurs seront obligatoirement en contact avec les syndicats, car ceux-ci sont la seule organisation organique de défense des intérêts des salariés sur le lieu de travail. Mais ces nouvelles couches de travailleurs en lutte se laisseront beaucoup moins freiner par les préjugés des partenaires sociaux. La grève explosive chez Smood en Suisse romande a montré que la situation actuelle présente les germes de tels processus. Bien qu’il ne faille pas confondre les graines (les tout premiers signes) avec la plante (la véritable vague de grèves), la tendance est clairement à l’augmentation des luttes.

La récupération des organisations de masse par la classe ouvrière ne se fera qu’avec de grands événements sociaux, lorsque les travailleurs entreront en masse dans la lutte. Nous, marxistes, ne pouvons pas commencer à provoquer ces processus. Il serait insensé et dommageable que nous essayions de le faire et que nous y brûlions ainsi nos forces. Ce que nous pouvons (et donc devons) faire en tant que minuscule organisation marxiste, c’est montrer notre entière solidarité dans les conflits du travail. Nous le faisons en portant dans la lutte un programme de transition socialiste sans concessions, parce que c’est le seul qui montre aux travailleurs une issue à l’impasse capitaliste ; et parce que nous sommes les seuls à défendre un tel programme. C’est précisément et uniquement avec ce programme que nous pourrons gagner les meilleurs travailleurs au marxisme dans les conflits du travail. Le travail inspirant des marxistes britanniques le montre : plus vite et mieux nous formerons les meilleurs jeunes à devenir des cadres marxistes, plus tôt nous pourrons jouer un premier petit rôle dans les processus au sein des organisations de masse.

Conscience

Les idées et les conceptions ont toujours une part de conservatisme, car elles représentent nécessairement des généralisations issues d’expériences collectives réelles passées. Les idées typiques qui prévalent en Suisse – telles que « tout le monde va bien » ou « on trouve toujours un compromis » – trouvent leur fondement matériel dans la relative stabilité du capitalisme suisse. Ces idées figent les moments et les expériences passés et les font passer pour des vérités éternelles. La bourgeoisie met dans la balance tout son appareil idéologique autour de l’école, l’État ou des médias pour défendre l’idée de la Suisse comme « Sonderfall », cas particulier.

La crise actuelle montre que ces vieilles idées continuent d’avoir un certain impact en Suisse. Depuis deux ans, toute la population assiste en direct à l’incapacité de la classe dirigeante, jusqu’à aujourd’hui, à maîtriser la pandémie. De nombreux travailleurs constatent dans leur entreprise (et dans les informations quotidiennes) que la reprise économique repose sur des bases très fragiles. Pourtant, la réaction à la crise d’une grande partie de la classe ouvrière reste la passivité, le choc ou le poing serré dans la poche. Les illusions dans la stabilité de l’économie et de la démocratie suisses sont toujours présentes. Cela n’est possible que parce que les directions du mouvement ouvrier attisent précisément ces illusions et ne proposent ainsi aucune alternative à la politique de crise bourgeoise.

Tout ce document, c’est-à-dire l’analyse du capitalisme et de la lutte des classes en Suisse, met en lumière le changement potentiel et le changement effectif. La base matérielle du compromis entre les classes s’effondre de plus en plus. Les anciennes idées correspondent de moins en moins à l’expérience des gens. La bourgeoisie est en fin de compte impuissante face à ce processus, car des contradictions objectives, inhérentes au capitalisme, sont à la base de ces évolutions. En Suisse aussi, la classe ouvrière sera de plus en plus contrainte d’abandonner ses idées dépassées et de prendre elle-même son destin en main.

Ce n’est pas un processus linéaire, mais il a une tendance claire : vers la radicalisation, vers la révolution. Léon Trotsky a décrit l’évolution contradictoire de la conscience de masse d’une manière extrêmement précise et claire : « Par leur nature, les modifications de la conscience collective ont un caractère à demi occulte ; à peine parvenus à une tension déterminée, les nouveaux états d’esprit et les idées percent au dehors sous la forme d’actions de masses qui établissent un nouvel équilibre social, d’ailleurs très instable. La marche de la révolution à chaque nouvelle étape met à nu le problème du pouvoir pour le recouvrir encore, immédiatement après, d’un masque — en attendant de le dépouiller de nouveau ». (Trotsky, Histoire de la Révolution russe)

C’est chez les jeunes que la prise de conscience est la plus avancée. Entre 60% et 80% des jeunes de différents pays sur tous les continents déclarent « avoir le sentiment que les choses sont hors de contrôle dans son pays ». En Grande-Bretagne, 70% des jeunes reconnaissent que le capitalisme est responsable du changement climatique et du racisme. Aux États-Unis, la majorité des « millenials » considèrent désormais le socialisme comme supérieur au capitalisme. En Suisse, la dernière étude disponible à ce sujet remonte à 2018 : déjà à l’époque, 47% des jeunes de 17 et 18 ans rejetaient le capitalisme. Depuis, le capitalisme a glissé dans sa crise la plus profonde jamais connue. La pandémie, les catastrophes naturelles aux proportions bibliques, l’assassinat de George Floyd par la police, l’oppression croissante des femmes malgré la grève des femmes et d’innombrables autres événements frappent la conscience des jeunes. Le Financial Times conclut tout à fait justement : « Les gens sont conscients que des choses [comme la pandémie] se produiront encore et encore si nous n’agissons pas autrement – ils sont prêts à faire des choses qui leur semblaient peut-être trop radicales auparavant ».

Entre 2018 et 2020, le nombre de jeunes qui manifestent en Suisse a doublé. Depuis lors, nous voyons d’une part toujours des explosions spontanées d’aspiration à des luttes collectives. Les mouvements de solidarité parfois massifs (surtout BLM, mais aussi Palestine ou Afghanistan) montrent que les jeunes en Suisse se laissent fortement contaminer par les vagues de radicalisation internationales. Les inégalités et la répression qui ont lieu dans le monde entier reflètent en partie les expériences que les jeunes font également en Suisse.

D’autre part, nous avons constaté un certain essoufflement des manifestations de jeunes, notamment avec la pandémie. Certes, la grève du climat continue d’attirer régulièrement de nouveaux jeunes, mais elle est loin d’attirer les mêmes masses qu’au début. Les militants restants tentent désespérément de remplacer les masses manquantes par des actions spectaculaires mais inefficaces, mais il est crucial de comprendre que l’évolution des consciences ne se mesure pas uniquement au nombre de grèves et à l’ampleur des manifestations. Si l’on ne regarde que la situation en surface, on tombe forcément dans le pessimisme et la passivité en période de calme superficiel – pour être ensuite pris de court lorsque les processus souterrains remontent à la surface, et finalement trotter derrière eux. La jeunesse ne connaît rien d’autre que la crise. De grands processus se déroulent sous la surface. Les jeunes radicalisés qui ne vont pas (ou plus) aux manifestations pour le climat ne sont pas le signe d’un manque de radicalité. Ils ont compris que les manifestations du vendredi et les grèves d’étudiants n’offrent pas d’issue à la barbarie environnementale capitaliste. Il s’agit d’une expression confuse de la recherche de méthodes de lutte efficaces et d’un changement radical effectif. La politique réformiste, qui mise sur le parlementarisme et les accords avec les capitalistes, ne peut rien offrir à cette quête. Le seul moyen d’avancer pour le mouvement climatique est la classe ouvrière, un programme révolutionnaire et une économie socialiste planifiée.

Si la radicalisation fait surface, elle peut prendre différentes formes : vagues de grèves (Striketober aux États-Unis), mouvements spontanés (grève du climat, BLM), réformisme de gauche au sein des organisations de masse (Corbyn) et dans de nouvelles formations politiques (Syriza, Podemos, Mélenchon), mouvements révolutionnaires de masse contre les gouvernements (Myanmar, Chili) et contre la répression (Nigeria, Soudan, Palestine), des déplacements de pouvoir (Unite et Unison en Grande-Bretagne) ainsi que des germes de différenciation dans les syndicats (Unité CGT en France) et en dehors des syndicats (Italie, urgences en France). Tous expriment un profond mécontentement contre le pouvoir en place et l’aspiration à un changement radical nécessaire.

Ce qui manque jusqu’à présent, c’est la rupture avec le système, l’expropriation de la bourgeoisie et le démantèlement du pouvoir d’État bourgeois. L’ancrage du programme révolutionnaire dans la classe ouvrière et les mouvements nécessite un parti révolutionnaire de masse. Tant que cela n’aura pas lieu, tout mouvement, aussi puissant soit-il, s’essoufflera et sera dirigé vers des voies libérales ou postmodernes. Le processus se déroule de manière « semi-occulte », tantôt en surface, tantôt sous la surface, tantôt la question du pouvoir est posée ouvertement, tantôt elle est voilée. Mais les mouvements de masse reviendront, plus grands et plus forts, car la crise du capitalisme est sans cesse alimentée par ses contradictions internes. En Suisse, ce processus est actuellement encore légèrement retardé. Mais ce qui est vraiment à la traîne en Suisse, c’est la construction des forces marxistes. L’instabilité et la brutalité du système capitaliste se répandent de plus en plus. Le courant marxiste l’étincelle – la section suisse de la Tendance Marxiste Internationale – a entamé cette course contre la montre. Au stade actuel de notre organisation, notre tâche principale consiste à faire de la propagande révolutionnaire parmi les jeunes les plus avancés politiquement. Ceux-ci cherchent à comprendre en profondeur le monde et comment nous pouvons le changer. Seul le marxisme fournit les armes théoriques et pratiques nécessaires à cet effet.mondiale. Il s’agit d’une crise organique: le capitalisme mondial ne parvient plus à se stabiliser durablement, mais glisse d’une crise à l’autre. Le changement le plus important se produit dans la conscience des travailleurs et des jeunes. Nous sommes entrés dans une période de préparation à la révolution Pour simplifier, on peut dire qu’il est aujourd’hui très différent de discuter du capitalisme et de la révolution qu’il y a 15 ans, et même qu’il y a  18 mois. Cependant, la bourgeoisie restera au pouvoir jusqu’à ce qu’elle soit renversée consciemment par la classe ouvrière. L’histoire nous enseigne qu’il faut une direction révolutionnaire pour que la classe ouvrière puisse prendre et conserver le pouvoir.

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