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n Suisse l’Etat a délégué les tâches de la régulation du marché du travail aux partenaires sociaux. En effet ce sont les Conventions collectives de travail qui gèrent les relations entre employés et patrons. Ce système a permis l’institutionnalisation de la collaboration de classe et de la paix du travail (qui interdit le recours à la grève). Les travailleurs/euses suisses sont de facto subordonnés à la volonté du patronat.

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Les trois leviers traditionnels pour la réduction du chômage suisse

Il existe dans la bourgeoise suisse une tradition consistant à contrôler le chômage à travers l’immigration. En effet, la Suisse a réussi à limiter son taux de chômage pendant la crise des années 70 (celle qui a suivi les chocs pétroliers) grâce à sa politique envers la main-d’œuvre étrangère, l’inactivité forcée des femmes et la non-inscription à l’assurance chômage. La main-d’œuvre étrangère a permis à la Suisse d’exporter son chômage durant des situations de crise. Les travailleurs/euses qui perdaient leur emploi étaient contraints de rentrer chez eux car leur permis de séjour n’était pas renouvelé. En outre, pendant les périodes de croissance, le recours aux saisonniers, une véritable armée de réserve industrielle qui représente de la main-d’œuvre bon marché, permettait à la bourgeoisie d’exercer une pression à la baisse sur les salaires des travailleurs/euses. Ainsi, la forte disponibilité de personnel à bon marché rendait la modernisation de l’appareil productif moins nécessaire et permettait donc à la bourgeoisie de réaliser plus de profits.

A cause des différences de revenu avec les hommes, le salaire des femmes était présenté comme un appui, et par conséquent les femmes qui perdaient leur emploi normalement ne s’inscrivaient pas à l’assurance chômage et restaient chez elles. Le racisme et le sexisme ont été utilisés par la classe dominante pour diviser la classe ouvrière, pour chercher un bouc émissaire, et ainsi dévier l’attention sur la bourgeoisie, la vraie responsable de la crise. Enfin, puisque l’assurance chômage n’était pas obligatoire, les travailleurs/euses qui ne s’y inscrivaient pas n’étaient pas comptabilisés dans les statistiques.

Cependant, suite à la crise des années 90, le taux de chômage augmente, car le recours aux leviers traditionnels devient de plus en plus difficile. En 1982, l’assurance chômage devient obligatoire en Suisse et les femmes rentrent davantage dans le marché du travail. Avec la négociation des traités bilatéraux avec l’Union européenne, renvoyer les travailleurs/euses étrangers devient relativement plus difficile.

L’accord sur la libre circulation des personnes et la division de la classe ouvrière par le patronat

Auparavant, afin d’obtenir un permis de séjour, un/une travailleur/euse devait obtenir un permis de travail. Mais, avant de le recevoir, il/elle devait d’abord donner son contrat de travail à l’office cantonal du travail. Cette procédure donne donc beaucoup de pouvoir aux patrons sur les travailleurs/euses car ces derniers dépendent complètement de la volonté des patrons. Ce sont eux qui  décident de renouveler ou non les contrats et, par conséquent, les travailleurs/euses sont obligé-e-s de se soumettre s’ils veulent garder leur emploi et pas être renvoyés.

En 2002, l’accord sur la libre circulation des personnes entre en vigueur en Suisse. Fortement critiqué et instrumentalisé par la droite, cet accord représente une amélioration remarquable des conditions de séjour de la main-d’œuvre étrangère. L’ALCP a conduit à l’abolition du honteux statut de saisonnier. Il a ainsi permis à des milliers de travailleurs/euses d’Europe de sortir de la clandestinité, leur a accordé le regroupement familial. Il a aussi amélioré leur rapport au travail car désormais ils/elles peuvent quitter un emploi avec des mauvaises conditions de travail sans perdre leur permis de séjour.

Malgré ces améliorations objectives, la défense de la libre circulation et de l’égalité des droits des travailleurs/euses est aujourd’hui questionnée par beaucoup de salarié-e-s qui craignent la précarisation de leurs conditions de travail. La volonté du patronat de maximiser ses profits ne s’est pas arrêtée avec la libre circulation des personnes. Au contraire, les patrons ont profité d’une plus grande disponibilité de la main-d’œuvre pour faire jouer la concurrence entre travailleurs/euses et mettre les salaires et les conditions de travail sous pression. Par exemple, en 2014, le salaire médian d’un travailleur avec un permis B (autorisation de permis de séjour) était de 13% inférieur à celui d’un travailleur suisse et celui d’un travailleur frontalier l’était de 6%. Le patronat et les partis populistes ont instrumentalisé les craintes des travailleurs/euses suisses : leur discours plein de haine visent à accuser les travailleurs/euses de tous les maux du marché du travail suisse et leur objectif ultime est de diviser la classe ouvrière. Ce que la bourgeoisie n’admet pas, c’est que la véritable cause du chômage et de la sous-enchère salariale ne sont pas les frontalier-ères-s, mais la crise profonde du capitalisme. C’est cette crise qui détermine les politiques patronales visant à faire passer l’addition aux salarié-e-s.

Des propositions comme la préférence cantonale, mise en avant par des parti populistes tels que le MCG, l’UDC et la Lega, sont des fausses solutions qui cachent les causes réelles des problèmes des ouvriers/ères travaillant en Suisse : le manque de contrôle et de sanctions contre les abus du patronat, la complaisance des autorités à l’égard de la sous-traitance etc.

Sous le capitalisme, la politique économique à toutes les échelles vise l’accroissement constant des profits et non un développement des activités économiques qui répondrait aux besoins de la classe ouvrière. La recherche constante du profit est intrinsèque au système capitaliste et aucun progrès n’est possible pour les masses, sauf à travers la lutte et l’organisation collective.

L’ALCP à Genève

A Genève, la politique économique dominante vise à attirer le secteur le plus parasitaire, les multinationales, et à favoriser le secteur bancaire. Par conséquent, des emplois sont surtout créés dans le secteur tertiaire. Par contre, l’industrie et le bâtiment sont en recul et les politiques d’austérité freinent le développement de l’emploi public. Si, d’une part, on peut constater une augmentation des postes de travail hautement qualifiés, de l’autre, les travailleurs/euses peu qualifiés sont rejetés.

Dans le marché du travail genevois, il y a une forte présence de main d’œuvre étrangère et donc l’impact de la main d’œuvre frontalière sur le chômage est limité. En fait, c’est cette dernière qui en fait le plus les frais. En effet, plus d’un quart du chômage genevois est exporté en France. Alors que les frontalier-ère-s français représentent environ 20% des emplois disponibles à Genève, ils représentent de 30 à 45% des victimes des licenciements collectifs (41% en 2008, 46% en 2009 et 33% en 2010). Les frontaliers sont utilisés comme coussin conjoncturel, comme l’étaient les saisonnier-ère-s auparavant : ils sont un réservoir de main d’œuvre en cas de boum économique et sont facilement éjectables en temps de crise.

On constate une évolution vers une main d’œuvre de plus en plus temporaire et cette tendance renforce la précarisation rampante du marché du travail en Suisse, où les contrats temporaires, à temps partiel, de stage ou sur appel sont en constante progression. Par exemple, entre 2000 et 2008 le nombre de travailleurs/euses avec permis B (de séjour) a doublé alors que celui des travailleurs/euses avec un permis d’établissement a diminué de 12%. En plus, le salaire médian des permis B est inférieur à celui des permis C et chacun est respectivement inférieur de 13% et de 9% au salaire médian des suisses.

Quant aux résidents de courte durée, jusqu’à 90 jours (les permis L), 227’067 travailleurs/euses de cette catégorie ont effectué en 2015 un total de 8,4 millions de jours de travail, ce qui équivaut à un volume de travail d’environ 26’000 travailleurs/euses sur une année complète. Les patrons préfèrent embaucher de la main d’œuvre temporaire à bon marché (leur salaire médian est 16% inférieur à ce des suisses).

La bourgeoisie utilise la libre circulation pour favoriser une immigration temporaire (permis L et B) accroissant la concurrence entre les travailleurs/euses à faible qualification. La nouvelle immigration frontalière représente surtout ce secteur et se concentre dans les branches à bas salaire (santé et action sociale, hôtellerie-restauration, commerce de détail et construction), alors que, dans les deux branches industrielles de l’horlogerie et de la chimie, on constate surtout une augmentation de la main d’œuvre frontalière temporaire.

La politique cantonale en matière de chômage a contribué à précariser davantage les personnes exclues du marché de l’emploi, et donc à alimenter un climat de tension sociale qui divise la classe ouvrière. La logique qui domine cette politique n’est pas de fournir des places de travail convenables, mais de sortir rapidement les chômeurs/euses de l’assurance-chômage, bien souvent vers des emplois peu qualifiés, où ils entrent en concurrence avec les autres employés.

Ces anciens-chômeurs sont moins bien payés et ainsi la bourgeoisie les utilise pour exercer une pression supplémentaire sur les salaires des travailleurs/euses. L’une des conséquences de la plus grande concurrence entre les travailleurs/euses est la tendance à la stagnation des bas salaires entre 2000 et 2010. Le phénomène de la sous-enchère ne concerne pas seulement les travailleurs/euses émigrés et nationaux, résident-e-s ou non, mais aussi la concurrence entre hommes et femmes, entre temporaires et fixes et entre différentes catégories et diplômés (dans la santé p.ex.).

Conclusion

La politique économique dominante de la bourgeoisie n’a fait que diviser la classe ouvrière en mettant les travailleurs/euses en compétition. La libre circulation des personnes a permis au patronat d’avoir accès à un énorme réservoir de main d’œuvre, ce qu’ils savent utiliser à leur bénéfice. Les travailleurs/euses ressortissants temporaires (permis L) provenant des pays UE sont devenus les nouveaux saisonniers. Même dans les branches couvertes par des conventions collectives, celle-ci ne permettent pas de défendre le niveau salarial. De plus, les contrôles sont très lacunaires : seulement l6% des entreprises sont contrôlées annuellement. Les employeurs profitent largement du manque de contrôles efficaces en matière de conditions de travail. La seule solution pour combattre ces abus et améliorer les conditions de travail, c’est l’union de la classe ouvrière. L’instauration de contrôles des conditions salariales et des conditions de travail (comme « l’Inspection Paritaire des Entreprises » à Genève et l’initiative de contrôles salariales accepté au Tessin) est un pas important. Pourtant, cela ne peut pas remplacer l’organisation collective des travailleurs/euses sur les places de travail afin de développer un rapport de force qui forcera l’Etat à donner des suites à ces contrôles.

Martin M.
ASEMA Genève

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