Depuis le début de la grève perlée des cheminots, le 3 avril, la situation sociale et politique offre un tableau contrasté, dans lequel figurent à la fois des éléments bien connus, habituels, mais aussi des éléments nouveaux et importants.

D’un côté, on retrouve la vieille contradiction – déjà présente lors des mouvements de 2010 et 2016 – entre la détermination du gouvernement à mener ses attaques, d’une part, et la modération des directions confédérales des syndicats, d’autre part. Celles-ci se plaignent sans cesse que le gouvernement refuse de « négocier ». Mais de son point de vue, le gouvernement n’a aucun intérêt à « négocier » quoi que ce soit de sérieux – autrement dit, à reculer – tant que la mobilisation ne se développera pas au-delà de ses formes actuelles, et plus précisément : tant qu’un mouvement de grève reconductible ne s’engagera pas dans plusieurs secteurs clés de l’économie [1].

Non seulement les directions confédérales ne tentent pas d’organiser un tel mouvement, mais elles n’en expliquent pas la nécessité. En fait, elles ne l’évoquent même pas. Sans une mobilisation de cette nature, pourtant, il semble peu probable que la grève perlée des cheminots puisse l’emporter, même si elle devait se prolonger au-delà du mois de juin. Le gouvernement tiendrait sur l’essentiel de la contre-réforme, car il conçoit son offensive contre les cheminots comme une étape nécessaire dans sa guerre contre toutes les catégories de travailleurs – et contre la jeunesse, les retraités et les chômeurs. Or les cheminots, eux, ne peuvent pas tenir indéfiniment. Même « perlée », cette grève exige d’eux des sacrifices importants, notamment en termes de salaires. Or de tels sacrifices ne peuvent être consentis au-delà d’une certaine limite, en particulier lorsque les perspectives de la lutte sont incertaines.

D’un autre côté, toute une série d’éléments atteste d’un rejet croissant de la politique du gouvernement – et d’une volonté croissante de combattre cette politique. Le mouvement social développe sa dynamique propre, malgré l’inertie des sommets syndicaux. La mobilisation étudiante fut la plus importante depuis la lutte contre le CPE (2006), et n’est pas terminée. Des grèves combatives ont éclaté – et continuent d’éclater – dans différentes entreprises et services des secteurs public et privé. La manifestation politique du 5 mai, à Paris, fut un grand succès ; sous un aspect festif, elle charriait une profonde colère. Les enquêtes d’opinion soulignent que Macron « décroche » lourdement dans la masse de la jeunesse et des travailleurs, c’est-à-dire dans les forces vives du pays. Sous la surface de la société, la polarisation de classe suit son cours imperturbable ; les bataillons des grandes luttes à venir prennent position.

Les « marées populaires » du 26 mai

Dans ce contexte, la barrière artificielle entre lutte syndicale et lutte politique commence à vaciller. La CGT, Solidaires et le Snesup FSU – entre autres organisations syndicales – appellent à des « marées populaires » dans tout le pays, le 26 mai, aux côtés de la France insoumise et d’autres organisations politiques de gauche. C’est d’autant plus significatif que l’idée d’une telle mobilisation avait été rejetée, en septembre 2017, par des dirigeants syndicaux qui aujourd’hui la soutiennent et l’organisent (dont Philippe Martinez, de la CGT). A l’époque, ce refus se réclamait de « l’indépendance des syndicats à l’égard des organisations politiques » [2]. Mais cette fiction entre de plus en plus en contradiction avec le caractère général de l’offensive gouvernementale – et donc avec la nécessité d’une riposte générale, politique, du mouvement ouvrier. Quelles qu’en soient les suites, la mobilisation du 26 mai a au moins l’avantage de mettre à mal, dans la pratique, l’idée absurde d’une séparation rigide entre syndicalisme et politique. Le développement de la lutte syndicale doit se prolonger dans une lutte politique ; réciproquement, la lutte politique doit s’appuyer sur les capacités de mobilisation des syndicats.

Dans son détail, l’appel commun à la mobilisation du 26 mai porte la marque des vieilles conceptions erronées sur « l’indépendance syndicale ». Passons. Le 26 mai, les manifestants ne se soucieront pas du « respect des champs d’interventions respectifs » des syndicats et des partis, pour citer cette formule de l’appel. Les manifestants seront là pour exprimer leur colère, leur combativité, leur volonté de faire échec à la politique de Macron – et leur aspiration à une société débarrassée de la misère, de l’exploitation et des injustices sociales.

Ce qui est plus significatif, dans l’appel au 26 mai, c’est la perspective qu’il développe – ou, plutôt, ne développe pas. Après avoir indiqué le caractère général de l’offensive du gouvernement et du patronat, puis souligné les résistances « sectorielles » (grèves, mouvement étudiant, manifestations), le texte appelle à « aller plus loin et, toutes et tous ensemble, à affirmer dans la rue que des alternatives existent, que nous ne nous résignons pas au sort que nous promet ce gouvernement. Il fait la sourde oreille, il faut le forcer à nous entendre et à retirer ses projets. »Comment ? En allant « au-delà de toutes les mobilisations positives qui existent déjà » et en rassemblant « toutes les forces sociales, syndicales, associatives, politiques pour construire et réussir ensemble un grand rendez-vous citoyen », à savoir la mobilisation du 26 mai.

C’est tout. Or, autant la mobilisation du 26 mai, si elle est un succès, marquera un pas en avant, comme manifestation politique impliquant les syndicats, autant il est clair qu’à elle seule elle ne fera pas reculer le gouvernement. Ce dernier a très bien « entendu » et compris l’opposition que suscite sa politique réactionnaire, mais il travaille exclusivement pour le compte des gros parasites qui forment la classe dirigeante du pays, et qui exigent une politique de contre-réformes drastique, pour défendre et accroître leurs profits. On en revient donc à la question du rapport de forces à établir pour, au minimum, obtenir le retrait des projets réactionnaires du gouvernement (et, si possible, le renverser). Les marées populaires du 26 mai ne peuvent être, au mieux, qu’une étape dans le développement de la mobilisation nécessaire pour faire reculer le gouvernement – à savoir, nous l’avons dit, une grève reconductible dans plusieurs secteurs de l’économie. C’est ce que devrait expliquer l’appel du 26 mai. Or ce n’est expliqué ni par l’appel, ni par les grandes organisations signataires.

Levier syndical et levier politique

Le 26 mai marque un progrès et ouvre une voie. Il pose un principe juste : il faut une mobilisation commune des organisations syndicales et politiques du mouvement ouvrier. Mais il faut aller plus loin et préciser les modalités concrètes de ce travail commun. De par sa composition et son enracinement dans les entreprises, le mouvement syndical a la possibilité d’entraîner des millions de salariés dans l’action. Du point de vue de l’organisation d’un puissant mouvement de grèves reconductibles, c’est un levier indispensable, évidemment. De leur côté, les organisations politiques de la « gauche radicale » – à commencer par la France insoumise – incarnent à la fois un programme politique et une alternative concrète au pouvoir en place. En prétendant au pouvoir, elles proposent d’en finir avec toute la politique de Macron, et de mettre en œuvre une politique contraire, une politique progressiste. Cette perspective peut constituer un puissant levier dans un mouvement de grèves reconductibles. Ainsi, le levier syndical et le levier politique ne se confondent ni ne s’opposent : ils se complètent.

Le problème, c’est que l’objectif d’un mouvement de grèves reconductibles n’est posé ni par les directions syndicales, ni par les directions des grandes organisations de gauche. Dès lors, la répartition des « rôles », limitée aux cortèges du 26 mai, prend un caractère un peu dérisoire : on s’accorde sur qui marchera « devant » et qui marchera « derrière ». Accusé de toute part (et stupidement) de vouloir « récupérer » les marées populaires, Jean-Luc Mélenchon réplique en déclarant vouloir marcher « derrière les syndicats ». C’est de la diplomatie : rien de plus. En outre, cette diplomatie ne fera même pas taire les critiques des nullités diverses qui saisissent toute opportunité d’attaquer Mélenchon, sous n’importe quel prétexte.

Le levier politique d’une lutte gréviste serait d’autant plus puissant qu’il s’appuierait sur un programme clair et combatif. L’appel pour le 26 mai déclare lutter pour « une société plus juste, plus solidaire, plus démocratique, plus égalitaire, avec un meilleur partage des richesses ». Mais sur la base du capitalisme en crise, un « meilleur partage des richesses » est impossible – si, du moins, on parle d’une sérieuse amélioration des revenus et des conditions de vie des masses. Il faut dire ouvertement, clairement, qu’une meilleure répartition des richesses ne sera possible que sur la base d’une rupture avec le capitalisme, d’une expropriation de la classe dirigeante, d’une planification démocratique de l’économie – bref, d’une transformation socialiste de la société. Toutes les revendications partielles, transitoires, doivent s’articuler à cet objectif.

Dans l’immédiat, Macron et son gouvernement fanfaronnent. Ils affichent leur détermination et leur fermeté ; ils baladent les directions syndicales de « concertations » en « tables rondes » ; ils tablent sur un reflux du mouvement. Ils ne perdent rien pour attendre. Un an à peine après son élection, Macron s’est aliéné une nette majorité de la jeunesse et du salariat. La colère monte et s’exprime de toute part. Tôt ou tard, elle trouvera une expression puissante et massive. Alors, Jupiter chutera brutalement de son Olympe. Un gouvernement de la « gauche radicale » sera à l’ordre du jour. Au rythme où vont les choses, cela pourrait bien arriver avant la fin théorique du mandat de Macron et sa bande.

Jérôme Métellus
Révolution – Section française de la Tendance Marxiste Internationale


[1] Une autre forme de lutte peut-elle faire reculer le gouvernement ? Si oui, on aimerait bien savoir laquelle. En tout cas, les « journées d’action », même massives, ont suffisamment montré leurs limites, ces dix dernières années.

[2] Lire notre article : La lutte contre Macron et la fiction de « l’indépendance syndicale ».

Print Friendly, PDF & Email