Fermetures de lits, coupes budgétaires, flux tendus ; c’est le quotidien de centaines de soignants au Centre Hospitalier du Vinatier à Bron (Lyon), le deuxième plus grand hôpital psychiatrique de France. Les restructurations et mesures d’économies vont bon train, même en cette période intense et les équipes luttes quotidiennement contre ces décisions contre-productives. Entretien avec une soignante, réalisé le 26 avril.

Avec la crise sanitaire il devient évident que les hôpitaux ont besoin de lits, peux-tu nous expliquer comment la direction justifie les fermetures ?

Ils présentent ça comme une manière de préserver les équipes. La fermeture de certaines unités leur permet de créer une réserve, c’est-à-dire des soignants qui attendent chez eux en pyjama qu’on les appelle dans le cas d’une vague de COVID-19 chez les patients.

Cela permettrait également, selon la direction, d’anticiper la vague de départ en congé des étudiantes en soin infirmier à la fin avril, ce qui viendra fortement réduire le nombre de soignants dans les équipes. Moins d’unités à gérer pour moins de soignants.

De plus, ces fermetures de lits classiques sont compensées dans les chiffres, par l’ouverture de lits spécialement COVID – aujourd’hui on en est à 120 ouverts. Mais dans les faits, seulement une dizaine ont été utilisés au plus fort de la crise. On a même dû en fermer certains pour rouvrir des lits pour les patients non contaminés qui manquaient de place.

Et comment les soignants voient-ils ces fermetures ?

Pour nous, c’est juste la poursuite du plan d’économie mis en place avant la crise sanitaire. Ils en profitent pour fermer des unités en plus de celles qui doivent déjà sauter dans les plans d’économies. La direction nous dit qu’elles vont rouvrir après, mais on en doute.

Ensuite, la création de réserve, dans les faits, c’est des économies pour la direction. Quand tu es en réserve, tes RTT sautent, tes indemnités de jours fériés sautent, la prime annuelle saute, en bref, tu es payé le minimum possible, alors que tu travailles (ou pas) avec les contraintes de l’astreinte.

Seuls ceux qui sont en télétravail bénéficient encore de tous leurs droits. Même un soignant qui a été mis de côté par la médecine du travail, car « à risque » en cas de contamination, voit ses droits disparaître.

La psychiatrie est un secteur particulier de la santé. Comment ces restructurations ont impacté ton travail ?

Concrètement cela a réduit les équipes et amoindri les soins aux patients. Depuis la crise sanitaire, quand un patient arrive, on le teste et ensuite, suivant le diagnostic, on l’envoie vers un secteur pour patient positif ou négatif.

Mais avec la fermeture de lit non COVID, on se retrouve avec plus d’arrivées que l’on peut en absorber et on doit faire sortir des patients qui auraient nécessité une hospitalisation plus longue, histoire de faire de la place. Alors que beaucoup de lits COVID ne sont pas utilisés et ne le seront sans doute jamais.

Ce que le manque de moyens nous fait vraiment craindre, c’est la gigantesque vague psychiatrique post-confinement. On aura le retour des patients renvoyés chez eux avec un suivi insuffisant ainsi que des patients qui vont développer des pathologies suite au confinement (isolement, alcoolisme, dépression, violence conjugale, instabilité familiale, etc.). Avec le ramadan en ce moment, on va également voir arriver une vague de personnes qui sont habituellement entourées de leur proche dans cette période de fête et qui vont la passer seuls ou alors vont subir l’éloignement de la famille à la fin. Ce sont les trois grosses vagues qu’on attend et, clairement, on n’est pas prêt.

Ensuite, pendant l’hospitalisation en elle-même, ça devient ridicule du fait de la pénurie de matériel et de la spécificité de nos patients.

Comme je l’ai dit, de nouveaux services ont été créés pour accueillir les patients positifs COVID-19. Maintenant, la répartition est comme suit :

Positifs, service à l’écart en blouse de protection et masque toute la journée. Les « négatifs », avec juste un masque et basta, alors qu’il y a un fort taux de faux-négatif sur les tests. Et enfin les « potentiellement positifs », qui est en fait l’accueil – avec seulement un masque (qui est d’ailleurs souvent périmé et ne tient pas en place) : on reçoit le patient, on le teste et ensuite on l’envoie dans un des deux services.

Là où le manque de moyens se fait sentir, c’est qu’habituellement, lorsqu’il y a un patient à maîtriser, tous les services sont appelés en renfort. Au début de la crise sanitaire, seuls les « négatifs » devaient y aller. Les personnels assignés aux patients « positifs » et « potentiellement positifs » devant rester à l’écart, par mesure de sécurité. Cela voulait dire que le risque de contamination que courraient les services « potentiellement positifs » était reconnu par la direction. Nous avons donc demandé des protections pour ces services. Plutôt que de les leur fournir, la réponse de la direction a été de les réintégrer dans les services mobilisés pour les interventions.

Ce qui est aberrant : dans une intervention comme celle-ci, on est tous les uns sur les autres, il y a des cris des postillons, des coups… Par manque de moyen, on considère qu’ils sont négatifs. Alors que dans le même temps, ils n’ont même pas accès aux cuisines et aux vestiaires parce que, oui, il y a un risque. Honnêtement je ne sais pas comment on a fait pour ne pas avoir déjà la moitié de l’hôpital contaminé.

Quelles sont les revendications des soignants en lutte ?

Dans l’immédiat, arrêter de fermer des lits, et en rouvrir même. Ensuite, payer la réserve comme il faut (RTT, indemnités…). Payer les heures supplémentaires. Le Plan Blanc ne l’interdit pas, c’est une politique de l’hôpital du Vinatier. Ensuite, il faut évidemment engager des soignants, faire passer les contractuels au statut de stagiaires, etc. Aujourd’hui, l’hôpital tourne avec des étudiants infirmiers. S’il manque quelqu’un dans une équipe, c’est eux qu’on appelle pour venir travailler jour et nuit en première ligne.

Après, ce qu’il faudrait faire en général, c’est autre chose. La crise sanitaire sert de prétexte pour accélérer la liquidation de la psychiatrie publique. Les unités sur la sellette avec le plan d’économie doivent fermer à leur date prévue (par exemple en juin) et on ferme aujourd’hui d’autres unités dont on n’est même pas sûr qu’elles rouvriront quand ces autres unités fermeront.

Ce qu’il faudrait, c’est un développement de « l’extra » [c’est-à-dire de tout ce qui se passe hors de l’hôpital]. C’est-à-dire, une meilleure prévention, un meilleur accompagnement des patients en dehors de l’hôpital. Qu’ils aient la possibilité d’avoir un rendez-vous sous trois jours si ça ne va pas, au lieu de trois semaines. Parce que dans ces conditions, on se retrouve avec beaucoup d’hospitalisations lourdes, qu’on aurait pu éviter.

Mais les budgets actuels torpillent « l’intra », sans même faire mine de toucher à l’extra. Au final, c’est plus de travail pour nous et de plus mauvais soins pour les patients.

Aujourd’hui on lutte pour ça. Mais en même temps, c’est compliqué pour nous de s’opposer efficacement à la direction. En ce moment, on a deux rassemblements par semaines devant la direction pour manifester, mais on est un secteur où il est impossible de se mettre en grève. Même les consignes de « soin minimum aux patients » qui peuvent s’appliquer dans d’autres secteurs de la santé sont impossibles pour nous. C’est quoi le « soin minimum » en psychiatrie ?

On a des collègues, des syndiqués, qui montent au créneau en prenant le risque de perdre leur place ; mais ce dont on a besoin, c’est un soutien venant de l’extérieur. Avec les grèves de cette année, le mouvement s’est développé au sein de l’hôpital, maintenant il faut qu’il en sorte et qu’on ne soit plus isolés.

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