Nous sommes plus nombreux que jamais à vouloir renverser le capitalisme par une révolution. Mais comment la classe ouvrière peut-elle y arriver? Comment organiser une révolution socialiste?

L’année 2020 a viré le monde à l’envers. La COVID-19 a exposé aux yeux de millions de gens la complète banqueroute du système capitaliste. Le mantra selon lequel nous sommes « tous dans le même bateau » a été exposé pour le mensonge qu’il est. Partout dans le monde, les profits ont passé avant les besoins. Pendant que des millions de gens perdaient leur emploi, les riches ne se sont jamais autant enrichis. Aux États-Unis, le pays le plus riche de l’histoire humaine, des millions de gens ont faim.

La crise économique déclenchée par la COVID-19 s’ajoute à ce qui est une décennie perdue. Depuis la crise précédente, celle de 2008, l’austérité avait ravagé les services publics, les travailleurs avaient vu leurs salaires réels stagner ou baisser, tandis que la jeunesse est la première génération à vivre plus pauvrement que ses parents depuis la Deuxième Guerre mondiale. 

C’est sur cette base que les idées socialistes font leur retour. Cette année, la Victims of Communism Foundation, qu’on ne peut accuser de préjugé favorable envers le marxisme, a publié son étude annuelle et a découvert que 49% des jeunes de 16 à 23 ans (la « Gen Z ») ont une opinion favorable du socialisme, en hausse de 9 points depuis 2019. Chez l’ensemble des Américains, ce chiffre est passé de 36 à 40%. Dans le pays du maccarthysme, 18% de la Gen Z pense que le communisme est un système plus juste que le capitalisme!

Ces chiffres ne sont pas aussi surprenants qu’on peut le penser. La jeune génération en particulier n’a connu rien d’autre que l’austérité, la diminution des conditions de vie, le terrorisme, les interventions impérialistes et la destruction environnementale. L’âge d’or du capitalisme, les années 60-70, est mort et enterré. Nous sommes plus nombreux que jamais à vouloir renverser le système capitaliste par une révolution.

Écoutez la présentation de Julien Arseneau sur ce sujet à l’École marxiste d’hiver de Montréal 2021

Les conditions sont mûres

En réalité, cela fait bien longtemps que le système capitaliste est un frein au développement de l’humanité. Il y a bien longtemps qu’il aurait pu être renversé par une révolution menée par la classe ouvrière. Pourquoi est-ce que ce n’est pas encore arrivé?

Ce n’est certainement pas parce que les conditions objectives pour construire une société socialiste basée sur la surabondance font défaut. Il ne fait aucun doute qu’au point de vue économique, toutes les conditions sont réunies pour satisfaire les besoins humains. Nous avons les moyens de nourrir toute la population humaine. La technologie et les connaissances existent pour produire les nécessités de la vie en harmonie avec la nature. Les grandes compagnies comme Amazon et Walmart montrent qu’il est possible d’organiser la production et la distribution à l’échelle mondiale. Beaucoup d’emplois pénibles ou dangereux pourraient être remplacés par des machines. 

Marx expliquait que le système capitaliste « crée ses propres fossoyeurs » en créant la classe ouvrière – la classe qui construit les bâtiments qui nous entourent, qui produit les objets de consommation qui nous sont nécessaires, qui distribue les biens et services. Il expliquait également que le socialisme n’était pas simplement une bonne idée apparue dans la tête de quelques penseurs. Il a montré que sous le capitalisme, c’est la classe ouvrière qui peut mener la lutte pour établir une société socialiste en prenant le contrôle des moyens de production. Marx expliquait que cette classe devait s’organiser pour surmonter la résistance des patrons, des banquiers, des PDG et de leurs politiciens. Or, cette classe forme aujourd’hui (contrairement à l’époque de Marx) l’écrasante majorité de la société. Une fois mobilisée et déterminée à renverser le capitalisme, rien ne pourrait l’arrêter.

Pourquoi donc la classe ouvrière n’a-t-elle pas encore renversé le système capitaliste par une révolution?

La faute aux travailleurs?

Léon Trotsky, le dirigeant de la révolution russe aux côtés de Lénine, a écrit peu de temps avant sa mort un fantastique petit texte intitulé Classe, parti et direction – Pourquoi le prolétariat espagnol a-t-il été vaincu? 

Comme l’indique le titre, le texte se penche sur la révolution espagnole de 1931-39, et sur les raisons de sa défaite. Nous rentrerons plus tard dans certains détails de cette révolution. Suffit de dire pour l’instant que malgré des soulèvements nombreux, des initiatives spontanées des travailleurs pour prendre le contrôle des usines, et des paysans le contrôle de leurs terres, malgré de fortes organisations syndicales et une riche tradition de lutte, la classe ouvrière espagnole n’a pas pris le pouvoir. Un régime fasciste mené par Francisco Franco s’est établi en 1939, et a duré jusqu’aux années 70.

Le texte de Trotsky, bien que court (Trotsky a été assassiné avant d’avoir pu le terminer) constitue une mine d’or de leçons sur comment expliquer les défaites révolutionnaires – et comment préparer les victoires. Ce texte devrait être une lecture obligatoire pour tout socialiste aujourd’hui. 

Classe, parti et direction s’ouvre avec une polémique contre un petit journal prétendument marxiste, Que faire?. Dans un article, Que faire? explique la défaite de la révolution espagnole par la « non-maturité » de la classe ouvrière. Si la révolution espagnole a échoué, la faute en revient donc aux masses elles-mêmes. 

Cette idée de blâmer les masses en est une que l’on rencontre très souvent dans le mouvement ouvrier aujourd’hui. Effectivement, pour beaucoup de personnes à gauche, la faute en revient à la classe ouvrière elle-même pour ne pas avoir déjà renversé le capitalisme. 

La classe ouvrière serait trop « faible » pour changer le monde. C’était l’une des explications de certains gauchistes du fait que la révolution vénézuélienne, qui dure depuis le début des années 2000, n’a pas été complétée. Malgré une mobilisation historique lors du coup d’État de 2002, malgré qu’elle ait voté pour le Parti socialiste (PSUV) d’Hugo Chavez à répétition, malgré que de nombreux travailleurs aient pris le contrôle de leurs milieux de travail, et malgré qu’elle ait résisté à de nouveaux coups d’État depuis 2019, il s’en trouve pour dire que la classe ouvrière est trop faible.  

Par exemple, dans « L’économie politique de la transition vers le socialisme », Jesús Farías, membre dirigeant du PSUV, affirmait :

« Nous pouvons dire, sans craindre de nous tromper, que l’un des principaux obstacles pour un développement accéléré des transformations sociales de notre pays se trouve dans la faiblesse organisationnelle, politique et idéologique de la classe ouvrière, incapable de jouer son rôle comme principal moteur du progrès social. »

Yanis Varoufakis, l’ancien ministre des Finances grec dans le gouvernement de Syriza de 2015, est un autre exemple de cette tendance. Varoufakis s’était exprimé clairement dans un article de 2013, intitulé drôlement « Comment je suis devenu un marxiste erratique ». Se disant marxiste, il affirme cependant que la crise en Europe est « porteuse non d’une solution de rechange progressiste, mais de forces radicalement régressives. » Il affirmait cela alors que la classe ouvrière grecque avait organisé 30 grèves générales depuis 2008! N’ayant aucune confiance dans la classe ouvrière et ne voyant que la possibilité de « régression », il affirmait que la seule option était de créer une vaste coalition « incluant des gens de droite » afin de sauver l’Union européenne, et « sauver le capitalisme de lui-même. »

D’autres journalistes, intellectuels et personnalités supposément à gauche disent que la classe ouvrière ne veut pas de changement, n’est pas attirée par un programme « de gauche ». C’est le cas de Paul Mason, journaliste britannique bien connu.

En Grande-Bretagne, on a des centaines de milliers de gens qui ont rejoint le Labour Party avec enthousiasme depuis que Jeremy Corbyn, socialiste autoproclamé, est devenu chef du parti en 2015. Depuis sa défaite électorale de 2019, Corbyn n’est plus chef; la droite du parti a repris le contrôle sous Sir Keir Starmer, qui a commencé son sale boulot de purger la gauche du parti.

Mason, tentant de tirer les leçons de la défaite de Corbyn, affirme que pour la « classe ouvrière traditionnelle » en Grande-Bretagne, certaines « parties de l’agenda de gauche les repoussent : la défense des droits humains, les politiques sociales universelles, et par-dessus tout l’anti-militarisme et l’anti-impérialisme. » Des politiques sociales universelles, quelle horreur! Il ajoute : « Est-ce que ça aide de donner un message d’espoir à un électorat qui est devenu terrifié à l’idée du changement? »

Ici, le problème est donc que les travailleurs, supposément, ne veulent pas de changement, sont terrifiés à l’idée du changement. La conclusion logique pour Mason est d’appuyer Keir Starmer, le leader modéré du Labour Party britannique. Mason a complètement perdu confiance dans la capacité de la classe ouvrière de changer la société – admettant qu’il ait déjà eu cette confiance.

Le point commun de toutes ces idées, c’est que ce sont les travailleurs eux-mêmes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas changer la société.

Ces idées trahissent le fait que ces gens n’ont aucune confiance dans la classe ouvrière pour faire une révolution, pour changer la société et la diriger elle-même. Ces idées sont défendues par des journalistes, des libéraux, des universitaires. Cependant, elles s’infiltrent aussi dans le mouvement ouvrier à travers la bureaucratie syndicale. Les dirigeants syndicaux blâment les travailleurs parce qu’ils ne veulent supposément pas lutter.

Une crise de la direction

Qu’est-ce que les marxistes répondent à ces arguments? Pourquoi la classe ouvrière n’a-t-elle pas encore renversé le capitalisme?

Le point de départ pour les marxistes, c’est le rôle fondamental de la classe ouvrière pour changer la société. Les marxistes n’ont rien en commun avec le pessimisme et le cynisme de ces intellectuels et journalistes qui méprisent la classe ouvrière. Ce n’est pas vrai que la classe ouvrière est « trop faible » pour renverser le capitalisme. Et la réalité est qu’à d’innombrables reprises dans l’histoire des 100 dernières, les travailleurs se sont soulevés pour renverser leurs exploiteurs et changer la société. Ils ont tout fait pour y arriver.

Mais presque à chaque fois, ce sont les dirigeants du mouvement ouvrier, soit des syndicats ou des partis ouvriers, qui mettent un frein au mouvement. Ils font des compromis avec la classe capitaliste, plutôt que de tenter de prendre le pouvoir. Des dizaines de révolutions ont été freinées de la sorte par la direction du mouvement. Dans son Programme de transition, Léon Trotsky affirme avec justesse : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. » 

Cependant, il ne faut pas tomber dans une caricature de cette position. Les marxistes ne défendent pas l’idée que les travailleurs sont toujours prêts pour une révolution, qu’ils attendent simplement que des leaders socialistes montrent la voie à suivre. Affirmer que la direction du mouvement ouvrier joue le rôle de frein ne veut pas dire que si on avait des socialistes à la tête des syndicats, que si seulement nous avions une organisation révolutionnaire à la tête du mouvement ouvrier, alors une révolution éclaterait immédiatement et réussirait automatiquement à renverser le capitalisme. 

Ce n’est pas vrai que les travailleurs sont toujours prêts à lutter et attendent simplement de bons dirigeants. Un mouvement de masse ne vient pas en claquant des doigts. Toutefois, l’histoire démontre qu’il vient des moments critiques dans l’histoire où les masses entrent en lutte – des révolutions. Les questions importantes pour tout militant qui souhaite changer le monde sont : comment pouvons-nous organiser notre classe, la classe ouvrière, pour qu’elle renverse le capitalisme? Quel est le rôle des socialistes pour y arriver? Comment s’y préparer?

Conscience de classe

La conscience de classe des travailleurs n’évolue pas en ligne droite. 

C’est par un long processus historique que les travailleurs en sont venus à la nécessité de s’organiser. Des syndicats ont vu le jour pour défendre les travailleurs dans les luttes constantes contre les patrons. Éventuellement, les travailleurs créent des organisations, des partis, afin d’exprimer leurs aspirations politiques. Marx expliquait que sans organisation, la classe ouvrière n’est que de la matière première bonne pour l’exploitation. À travers son histoire de lutte, la classe ouvrière en vient à participer à la politique, à travers ses syndicats ou ses autres organisations. Ce processus est inégal et différent d’un pays à l’autre.

En venir à la conclusion qu’il faut s’organiser est une chose – en venir à la conclusion qu’il faut une révolution pour renverser le capitalisme en est une autre. La classe ouvrière, quand elle entre en lutte, n’en arrive pas automatiquement à des conclusions révolutionnaires. 

En fait, la conscience n’est pas quelque chose de révolutionnaire. La conscience est généralement très conservatrice. Les gens s’accrochent aux vieilles idées, aux traditions, au confort de ce qui est connu, et souhaitent pouvoir simplement vivre en paix dans des conditions décentes. Qui peut en vouloir aux travailleurs de penser ainsi? Personne ne veut de bouleversement majeur dans sa vie. Les travailleurs ne prennent pas un emploi pour faire la grève.

Les révolutions sont des exceptions inévitables dans l’histoire. Les travailleurs ne sont pas constamment en lutte, au contraire.

Toutefois, il vient des moments où le statu quo n’est tout simplement plus soutenable. Des millions de gens n’en peuvent plus. L’austérité tombe sur les travailleurs. Le coût de la vie monte alors que les salaires stagnent. Les services publics sont privatisés. Les riches deviennent plus riches, au vu et au su de tous.  

Ce ne sont pas les révolutionnaires ou les socialistes qui créent les révolutions. C’est le capitalisme qui crée les conditions qui forcent des millions de gens à se révolter. Des millions de travailleurs, apathiques une journée, sont dans la rue le lendemain. La conscience d’hier, qui retardait sur les événements, rattrape la réalité d’un seul coup. Et c’est là que des révolutions se produisent.

Bien souvent, c’est un « accident » qui démarre une révolution. Les révolutions arabes de 2010-2011 avaient commencé Tunisie avec un jeune vendeur de rue qui s’était immolé devant les bureaux du gouvernorat. C’était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Un mouvement de masse s’en est suivi, culminant avec le renversement de la dictature en Tunisie. Le mouvement s’est ensuite étendu à l’Égypte, puis à tout le monde arabe. La colère accumulée depuis des décennies n’avait besoin que d’une étincelle. Dans presque chaque révolution, on peut trouver un événement semblable.

Qu’est-ce qu’une révolution? Trotsky, dans son Histoire de la révolution russe, explique :

« Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques. D’ordinaire, l’État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. Qu’il en soit bien ou mal, aux moralistes d’en juger. Quant à nous, nous prenons les faits tels qu’ils se présentent, dans leur développement objectif. L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées. »

Cette citation résume parfaitement l’essence d’une révolution. Ce sont avant tout les masses, aujourd’hui les travailleurs et travailleuses, qui entrent sur la scène de l’histoire.

Si on regarde les 100 dernières années et plus, ce ne sont pas les révolutions qui ont manqué. En réalité, pas une décennie n’a passé sans qu’il y ait au moins une révolution majeure. 

La révolution russe de 1905 puis de 1917; la révolution allemande de 1923 et la révolution chinoise de 1925-27; la révolution espagnole de 1931-39, les grèves de masse en France en 1936; la vague révolutionnaire en Italie, en Grèce, en France entre 1943 et 1945 et la révolution chinoise de 1949; la révolution en Hongrie en 1956; Mai 68 en France; la révolution chilienne de 1970-73, la révolution au Portugal en 1974; la révolution sandiniste au Nicaragua de 1980-83, la révolution au Burkina Faso de 1983-87; le renversement révolutionnaire de la dictature en Indonésie en 1998; la révolution au Venezuela sous Hugo Chavez dans les années 2000; les révolutions arabes de 2011. 

La liste pourrait être bien plus longue. L’histoire est traversée de moments où les masses n’en peuvent plus, descendent dans la rue, prennent leur destinée en main. 

On peut comparer les révolutions aux tremblements de terre. Personne ne peut prédire avec exactitude quand un tremblement de terre a lieu. Et les tremblements de terre n’arrivent pas souvent. Mais nous pouvons étudier les plaques tectoniques, savoir quels sont les endroits où les conditions sont réunies pour qu’il y ait un tremblement de terre. Les tremblements de terre ne surviennent pas tout le temps, mais ils sont ultimement inévitables.

C’est la même chose avec les révolutions. Personne ne peut prédire avec exactitude la venue d’une révolution. Mais nous pouvons étudier les conditions économiques, constater la colère qui monte chez les travailleurs, et prédire une époque révolutionnaire.

La différence, c’est qu’une révolution est faite par des êtres humains. Nous pouvons nous y préparer, et pouvons jouer un rôle pour qu’elle se termine en victoire. Comment?

Spontanéité?

Comment se passent les révolutions concrètement? Si les travailleurs pouvaient simplement renverser le capitalisme d’un seul coup, il y aurait pas de nécessité de théoriser sur le sujet de la révolution. Il n’y aurait aucun besoin de débattre d’idées, de programmes, de mesures concrètes, dans le mouvement ouvrier. Il n’y aurait aucune nécessité de créer des organisations qui défendent un programme ou un autre.

Chez les anarchistes, on insiste beaucoup sur la spontanéité des mouvements de masse. Les différentes théories anarchistes reviennent presque toutes à l’idée que les masses peuvent spontanément en arriver à instaurer une société sans classe. Kropotkine par exemple, dans son article le plus célèbre sur l’anarchisme, explique que sa contribution a été « d’indiquer comment, lors d’une période révolutionnaire, une grande ville – si ses habitants ont accepté l’idée pourrait s’organiser sur la base du communisme libertaire. » Il laisse entendre que les travailleurs pourraient spontanément renverser le capitalisme dans une révolution. Kropotkine n’explique cependant pas comment les habitants « acceptent l’idée » du communisme.

Il n’y aucun doute qu’il y a un élément de spontanéité dans tous les mouvements de masse, dans toutes les révolutions. C’est même une force au début. Spontanément, des millions de gens qui ne s’impliquaient pas en politique la veille sont dans la rue, et prennent par surprise la classe dirigeante. Plus souvent qu’autrement, l’éclatement d’une révolution surprend même les révolutionnaires endurcis. Au moment de la révolution de février 1917 en Russie, les bolcheviks étaient si en retard sur les événements qu’ils conseillaient, au premier jour des manifestations, de ne pas sortir dans la rue! 

Mais est-ce que la spontanéité suffit pour renverser le capitalisme? L’histoire nous montre que non.

Et en fait, la réalité c’est que dans chaque mouvement, chaque lutte, chaque révolution, aussi spontané que ces événements en aient l’air, un groupe ou des individus donnent une direction, jouent un rôle de leadership.

Qu’on le veuille ou non, les masses de travailleurs s’expriment à travers des organisations, ou à tout le moins à travers des individus qui jouent le rôle de dirigeants après avoir gagné la confiance de leurs pairs.

Même dans un mouvement en apparence spontané, quelqu’un donne le discours qui convainc ses collègues d’entrer en grève lors d’une assemblée générale. Une organisation ou un individu a écrit le tract qui donne des arguments aux travailleurs pour une grève. Une organisation ou des individus donnent l’idée d’occuper un milieu de travail. Tout cela ne vient pas de nulle part.

Inversement, dans le mouvement ouvrier, des organisations ou individus peuvent exercer leur autorité pour freiner la lutte. Des gens ou organisations pourront donner des arguments pour cesser la grève. Des gens diront qu’on ne peut pas occuper un milieu de travail, car ce serait empiéter sur la propriété privée des patrons.

Cette lutte d’idées et de méthodes de lutte n’est pas décidée à l’avance. Ce ne sont pas tous les travailleurs qui tirent les mêmes conclusions en même temps. Une minorité réalisera la nécessité d’une occupation d’usine, d’une grève générale, etc., avant le reste. Dans une révolution, une minorité comprendra que la possibilité existe pour les travailleurs de prendre le contrôle de l’économie. Son travail est de s’organiser pour convaincre le reste des travailleurs. 

Même dans un mouvement qui semble spontané, des organisations vont finir par donner une direction. 

Comme l’explique Trotsky dans Classe, parti et direction :

« L’histoire est un processus de lutte de classes. Mais les classes ne pèsent pas de tout leur poids automatiquement ni simultanément. Dans le processus de la lutte, les classes créent des organes différents qui jouent un rôle important et indépendant, et sont sujets à des déformations […] Dans les moments cruciaux de tournants historiques, la direction politique peut devenir un facteur aussi décisif que l’est celui du commandant en chef aux moments critiques de la guerre. L’histoire n’est pas un processus automatique. Autrement, pourquoi des dirigeants? Pourquoi des partis? Pourquoi des programmes? Pourquoi des luttes théoriques? »

Les différentes tendances du mouvement ouvrier s’expriment à travers différentes organisations. Les marxistes, eux aussi, veulent s’organiser – et créer un parti révolutionnaire.

Qu’est-ce que le parti révolutionnaire?

Le terme « parti » a une connotation négative auprès de certaines couches du mouvement ouvrier et de la jeunesse. Et pour cause! Les partis politiques existants font tout pour repousser ces couches. Même les partis prétendument de gauche, une fois au pouvoir, se plient aux diktats des banques et font le sale boulot des capitalistes, parfois de manière plus vicieuse encore que la droite. Ce fut le cas lors d’un des plus récents gouvernements de gauche, soit celui de Syriza en Grèce en 2015.

Lorsque les marxistes parlent de la nécessité d’un parti révolutionnaire, nous n’avons pas une machine parlementaire en tête. Un parti, c’est avant tout des idées, un programme basé sur ces idées, des méthodes pour appliquer le programme et ensuite seulement une structure, une organisation qui peut disséminer le programme dans le mouvement.

Comme nous l’avons déjà expliqué, la tendance à l’organisation est présente au sein de la classe ouvrière, ce qui mène à la formation de syndicats et de partis. Les différentes tendances du mouvement ouvrier s’expriment à travers différentes organisations ou groupes.

Les syndicats, de par leur nature, visent à rassembler le plus de travailleurs possible. Qui pourrait proposer que les syndicats n’incluent que les travailleurs révolutionnaires? Ce seraient là de bien faibles syndicats. Or, un parti révolutionnaire est composé différemment des syndicats.

Dans sa « Lettre à un syndicaliste français à propos du parti communiste », Trotsky explique :

« Comment doit être composé ce groupe d’initiative? Il est clair qu’il ne peut être constitué par un groupement professionnel ou territorial. Il ne s’agit pas de métallurgistes, de cheminots, ni de menuisiers avancés, mais des membres les plus conscients du prolétariat de tout un pays. Ils doivent se grouper, élaborer un programme d’action bien défini, cimenter leur unité par une rigoureuse discipline intérieure, et s’assurer ainsi une influence directrice sur toute l’action militante de la classe ouvrière, sur tous les organes de cette classe, et avant tout sur les syndicats. »

Ce ne sont pas toutes les couches de la classe ouvrière et de la jeunesse qui tirent les mêmes conclusions en même temps. Certains travailleurs croient que le capitalisme est le mieux qu’ils puissent espérer. D’autres n’aiment pas le capitalisme, mais ne croient pas qu’il est possible de le renverser. D’autres sont tout simplement indifférents. Mais d’autres en viennent à la conclusion que la lutte pour le socialisme est nécessaire. Ayant compris cela, ces personnes souhaiteront nécessairement orienter le mouvement ouvrier dans cette direction. 

Naturellement, la tâche de cette minorité socialiste (ce que Trotsky appelle les « cadres ») sera de s’organiser pour gagner la confiance des autres couches de la classe ouvrière dans la lutte. Cette tâche sera d’autant plus efficace si cette minorité est regroupée dans une organisation dotée d’un programme commun. 

Dans « Discussion sur le Programme de transition », Trotsky explique que le programme d’un parti, c’est l’équivalent de l’outil d’un travailleur :

« Maintenant, qu’est-ce que le parti? En quoi consiste sa cohésion? Cette cohésion consiste en une compréhension commune des événements, des tâches, et cette compréhension commune, c’est cela le programme du parti. Tout comme les ouvriers actuels peuvent encore bien moins travailler sans outils que ne le pouvaient les humains au temps de la barbarie, pour le parti également, le programme est son instrument. Sans le programme, l’ouvrier doit improviser son outil, trouver des outils de fortune qui entrent en contradiction l’un par rapport à l’autre. »

Un programme et une organisation doivent être bâtis à l’avance, avant une révolution, tout comme l’outil d’un travailleur devrait exister et être conforme avant que celui-ci se mette à sa tâche. 

La révolution espagnole : une classe sans parti ni direction révolutionnaires

Que se passe-t-il lorsqu’il n’y a pas de direction révolutionnaire, quand il n’y a pas d’organisation révolutionnaire? Ou quand les organisations qui existent freinent le mouvement? 

Classe, parti et direction de Trotsky porte sur la défaite de la révolution espagnole de 1931-39. Cet inspirant événement est sans doute l’exemple le plus tragique de ce qui survient quand une classe donne tout ce qu’elle a pour renverser le capitalisme alors qu’il n’y a pas de direction révolutionnaire, ou quand les organisations qui existent refusent de prendre le pouvoir.

La crise des années 30 avait durement frappé l’Espagne. La classe ouvrière et les paysans croulaient sous une pauvreté accablante. Les propriétaires fonciers et les capitalistes (souvent la même personne) avaient réduit leurs conditions de vie à un état misérable pour conserver leurs profits. En 1931, devant la colère montante des masses, la classe dirigeante est obligée de sacrifier la monarchie, et la République est proclamée. Mais en soi, la transition vers une République démocratique n’avait rien réglé des problèmes de la classe ouvrière et des paysans pauvres.

En février 1936, après deux années de gouvernement de droite, les masses portent au pouvoir le Front populaire. Ce gouvernement est composé des socialistes, des communistes, du POUM (un parti supposément marxiste, mais qui oscille constamment entre révolution et réformisme) et même des anarchistes qui dirigent la principale centrale syndicale, la CNT. Ces partis ouvriers incluent dans le Front populaire les Républicains bourgeois. La présence de partis capitalistes force le gouvernement à modérer son programme, à ralentir les réformes en faveur des paysans et des travailleurs, à laisser la propriété bourgeoise intacte. Le gouvernement de Front populaire va même jusqu’à réprimer les travailleurs en lutte.

Sans attendre les réformes promises par le Front populaire, les travailleurs implantent par eux-mêmes la semaine de 44 heures, des hausses de salaire, et libèrent par eux-mêmes les prisonniers politiques emprisonnés sous le précédent gouvernement de droite. Entre février et juillet 1936, chaque grande ville espagnole vit au moins une grève générale. Un million de travailleurs sont en grève début juillet 1936.

Le mouvement ouvrier va trop loin pour les capitalistes. Le 17 juillet 1936, le général Francisco Franco commence un soulèvement fasciste, avec le plein appui des industriels et propriétaires terriens espagnols. Le but est de renverser le gouvernement, détruire les syndicats, les partis ouvriers, et de construire un gouvernement fort afin que les capitalistes puissent perpétuer l’exploitation des travailleurs et paysans sans que ceux-ci ne soient constamment en lutte. Face au coup d’État fasciste, les partis du Front populaire refusent d’armer les travailleurs pour résister. 

Malgré cela, spontanément, les travailleurs font tout en leur pouvoir pour repousser les fascistes. Ils prennent bâtons, couteaux de cuisine et autres armes à portée de main, fraternisent avec les soldats, envahissent les casernes pour y trouver de vraies armes. Les travailleurs bâtissent des milices ouvrières, qui prennent la place de la police bourgeoise. En plus de ces mesures de défense « militaire » contre le fascisme, les travailleurs prennent des mesures économiques. En Catalogne, le transport et les industries sont presque complètement aux mains de comités ouvriers et de comités d’usine. À côté du gouvernement central à Madrid et du gouvernement de Catalogne, un deuxième pouvoir, celui des travailleurs, est en train de naître.

Mais qu’est-ce qui arrive alors? Tous les partis en présence et leurs dirigeants – les socialistes, communistes, le POUM, et la CNT anarchiste –  freinent le mouvement. En Catalogne, ils participent à défaire les comités ouvriers. Les socialistes et les communistes sont à l’avant-garde pour dire aux travailleurs de rentrer chez eux, de ne pas saisir les usines, et de laisser le gouvernement bourgeois mener la lutte contre le fascisme. Le POUM est à la traîne des autres organisations, et rentre dans le gouvernement bourgeois catalan à l’automne 1936, sanctionnant les politiques visant à freiner la révolution.

D’un intérêt particulier est l’attitude des dirigeants anarchistes de la CNT. Au cours de cette période, la CNT s’est même vantée du fait qu’elle aurait pu prendre le pouvoir dans un de ses journaux : « Si nous avions voulu prendre le pouvoir, nous aurions pu l’accomplir en mai [1937] avec certitude. Mais nous sommes contre la dictature. »

Comme ils étaient anarchistes et donc contre le pouvoir en général, les dirigeants de la CNT ont refusé de consolider la démocratie ouvrière qui naissait. L’occasion a été manquée. Mais ces mêmes anarchistes, ayant refusé de prendre le pouvoir au nom de la classe ouvrière, n’avaient aucun problème à se trouver dans le gouvernement bourgeois de Catalogne! Cela ne s’invente pas.

Les travailleurs ont été entièrement démoralisés. Cette tragique histoire se termine par la victoire de Franco et des fascistes dans la guerre civile de 1936-39.

Pourquoi la révolution espagnole a-t-elle été vaincue? 

Les travailleurs ont spontanément repoussé les fascistes et pris le contrôle des entreprises, surtout en Catalogne. Les travailleurs s’en allaient dans la bonne direction. Mais les dirigeants des organisations de la classe ouvrière ont tous mis un frein au mouvement des masses. Comme l’explique Trotsky dans Classe, parti et direction, dans une telle situation, il n’est pas simple pour la classe ouvrière de surmonter le conservatisme de ses dirigeants. Il faut qu’une solution de rechange existe déjà : 

« Il faut n’avoir rien compris de tout ce qui touche aux rapports entre la classe et le parti, entre les masses et leurs dirigeants, pour répéter la phrase creuse selon laquelle les masses espagnoles n’ont fait que suivre leur direction. Tout ce que l’on peut dire là-dessus , c’est que les masses, qui ont sans cesse tenté de se frayer un chemin vers la voie juste, ont découvert que la construction, dans le feu même du combat, d’une nouvelle direction, répondant aux nécessités de la révolution, était une entreprise qui dépassait leurs forces. Nous sommes en présence d’un processus dynamique dans lequel les différentes étapes de la révolution se succèdent rapidement, au cours duquel la direction, voire différents secteurs de la direction, désertent et passent d’un seul coup du côté de l’ennemi de classe… »

Et plus loin :

« Mais, même quand l’ancienne direction a révélé sa propre corruption interne, la classe ne peut pas improviser immédiatement une direction nouvelle, surtout si elle n’a pas hérité de la période précédente des cadres révolutionnaires solides capables de mettre à profit l’écroulement du vieux parti dirigeant. »

Pas que de l’histoire ancienne

La révolution espagnole est loin d’être un exemple isolé ou qui appartient au passé. 

Aussi récemment qu’en 2019, une vague révolutionnaire a déferlé en Amérique latine, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Le Chili, l’Équateur, la Colombie, l’Irak, le Liban, l’Algérie et le Soudan ont tous connu des grèves générales, des mouvements de masse ou des révolutions. Et partout, cette même question de la direction révolutionnaire s’est posée, et son absence a imprimé de son sceau les événements.

Le cas du Soudan est particulièrement frappant. En décembre 2018, un mouvement de masse éclate contre le dictateur Omar al-Bashir. La pauvreté extrême, l’austérité imposée par le FMI, le chômage massif, ont poussé les masses à prendre les rues. Un sit-in de masse a même été formé par les révolutionnaires dans la capitale, Khartoum.

Un article du Financial Times expliquait :

« On ne peut pas savoir à coup sûr ce qu’on ressentait en 1917 en Russie quand le tsar a été renversé, ou en France en 1871 dans les jours enivrants d’idéalisme de l’éphémère Commune de Paris. Mais ça devait ressembler à Khartoum d’avril 2019. »

Nous étions devant une véritable révolution! Au mois d’avril 2019, la classe dirigeante a été forcée de tasser le dictateur. Un Comité militaire de transition a été formé pour s’assurer que l’armée garde le pouvoir.

La principale organisation qui organisait les manifestations était l’Association des professionnels soudanais (APS). Cette organisation a appelé à manifester, et a même appelé à une grève générale vers la fin du mois de mai, pour revendiquer que l’armée lâche le pouvoir. Cette grève a complètement paralysé le pays.

Début juin, le régime a envoyé des milices réprimer le sit-in de Khartoum. Au lieu d’apeurer les travailleurs soudanais, une autre grève générale est organisée par l’APS, paralysant encore une fois le pays. Des comités de résistance sont créés.

Nous avions ici une vraie possibilité pour les travailleurs de prendre le pouvoir, de prendre le contrôle de l’économie. Mais au lieu de cela, l’APS appelle à mettre fin à la grève. Puis, elle a négocié une entente avec le conseil militaire, pour une transition de trois ans avant de tenir des élections. Résultat : deux ans plus tard, l’armée est toujours au pouvoir, et la misère continue.

Qu’est-ce qui a manqué? Les travailleurs ont fait deux grèves générales, ont tenu un sit-in malgré la répression, et formé des comités à la base pour organiser le mouvement. Les travailleurs ont fait tout ce qu’ils pouvaient. Ils auraient pu prendre le pouvoir.

Mais la principale organisation qui avait de l’autorité chez les masses a fait un compromis avec l’armée plutôt que de prendre le pouvoir. Comme nous l’avons déjà expliqué, dans une telle situation, on ne peut pas inventer sur le tas une organisation nouvelle.

Qu’on le veuille ou non, le leadership est un fait de la vie. On ne peut pas échapper à la nécessité de s’organiser. Alors que le mouvement ouvrier est mené par une mauvaise direction, alors que les organisations de la classe ouvrière retiennent le mouvement en arrière, la tâche qui se pose est de construire à l’avance une solution de rechange – un authentique parti révolutionnaire.

La révolution russe de 1917

Dans une discussion sur le rôle d’un parti révolutionnaire, il est impossible de passer sous silence la révolution russe de 1917. 

Ce n’est pas pour rien que les marxistes consacrent beaucoup de temps à l’étude de cette révolution. Pour la première fois de l’histoire, excepté le bref épisode de la Commune de Paris de 1871, les travailleurs et les opprimés ont pris le pouvoir, renversé le capitalisme, et fait les premiers pas en vue d’établir une démocratie ouvrière et une société socialiste. Pour bâtir les victoires de l’avenir, les révolutionnaires doivent se pencher sur les victoires du passé.

La victoire des travailleurs russe en octobre 1917 n’est pas venue toute seule. 

En février 1917, la guerre mondiale ravage la Russie. Les travailleurs et paysans en uniforme au front ne veulent plus se battre pour une cause qui n’est pas la leur. Les travailleurs dans les usines, et leurs familles, crèvent de faim. Le statu quo n’est plus tenable. À l’initiative des ouvrières de Petrograd, les travailleurs de la ville entrent en grève, et au bout d’une semaine de mobilisation de masse, le tsar est forcé d’abdiquer.

Le Soviet de Petrograd est alors formé, et les soviets se multiplient partout en Russie. Les soviets étaient des comités de grève élargis, qui commençaient à prendre en main le fonctionnement de la société. Ils détiennent dans les faits le pouvoir dans leurs mains. 

Mais à côté des soviets, la bourgeoisie s’arrange pour que soit formé un gouvernement provisoire soucieux de maintenir le capitalisme en place. Cette situation de « double pouvoir » durera jusqu’en octobre.

Entre février et octobre, à travers les hauts et les bas de la révolution, le gouvernement provisoire démontre qu’il n’a aucune intention de satisfaire les revendications des masses : la paix (on est en pleine guerre mondiale), le pain pour les travailleurs et la terre aux paysans. 

Au sein des soviets, les partis réformistes de l’époque, les socialistes-révolutionnaires (SR) et les mencheviks, avaient la confiance de la majorité des travailleurs et des paysans pendant les premiers mois de la révolution, et se servaient de leur position pour que les soviets appuient le gouvernement provisoire bourgeois. Ils sont même entrés dans ce gouvernement. Les mencheviks et les SR croyaient qu’il était « trop tôt » pour que la classe ouvrière prenne le pouvoir elle-même, qu’il fallait laisser la bourgeoisie avoir son règne, et que la lutte pour le socialisme serait pour plus tard.

Au fil des mois, les mencheviks et les SR se sont retrouvés complètement discrédités aux yeux des travailleurs, des soldats et des paysans. C’est vers les bolcheviks, menés par Lénine et Trotsky, que ces derniers se tournent alors. Ayant passé des mois à expliquer patiemment qu’il était nécessaire et possible de prendre le pouvoir des mains de la bourgeoisie, et ayant gagné leur confiance, les bolcheviks ont été en mesure de canaliser l’immense énergie et l’initiative des masses vers la victoire. En octobre 1917, avec une majorité dans les soviets, les bolcheviks organisent l’insurrection et la prise du pouvoir.

Le parti bolchévique et Lénine

Avec la révolution russe, pour la première fois dans l’histoire, les travailleurs ont pris le pouvoir et réussi à le garder. Qu’est-ce qui explique qu’ils ont réussi là où tant d’autres mouvements ont échoué?

L’explication ne peut pas être dans la « maturité » des travailleurs russes comparativement aux travailleurs espagnols des années 30, par exemple. Ce n’est pas que les ouvriers russes étaient plus combatifs que les ouvriers espagnols. Ce n’est pas non plus que les ouvriers russes étaient particulièrement plus intelligents, ou quoi que ce soit du genre. La différence était la présence du parti bolchevique.

Les bolcheviks n’avaient pas créé la révolution russe. Bien que les militants bolcheviques avaient joué un rôle en février, l’humeur combative des masses avait été créée par le capitalisme, par la situation désastreuse du pays. Trotsky l’explique dans son Histoire de la révolution russe : « On nous accuse de créer l’opinion des masses ; ce n’est pas vrai, nous tentons seulement de la formuler. » 

Voilà le rôle d’une organisation marxiste : formuler consciemment ce que les travailleurs en viennent à comprendre de manière semi-consciente ou inconsciente.

Mais le parti bolchevique n’était pas apparu spontanément en 1917. On ne peut pas changer le monde du jour au lendemain. Bâtir un parti révolutionnaire demande du temps et de l’énergie.

Les marxistes russes avaient commencé leur travail dans les années 1880-90 en créant de petits groupes isolés qui organisaient des cercles de discussion portant sur les bases du marxisme. La création du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) datait de 1898. Le parti s’était divisé en deux factions, bolcheviks et mencheviks, en 1903. Les bolcheviks étaient implacables dans leur défense du marxisme, et ont rompu pour de bon avec les mencheviks en 1912, pour devenir un parti indépendant. 

On entend des fois aujourd’hui que la gauche devrait simplement s’unir et mettre de côté ses différences. Pourquoi y a-t-il tant d’organisations socialistes ou de gauche, nous demande-t-on? Pourquoi la Tendance marxiste internationale insiste-t-elle tant sur la théorie marxiste? La réalité est que si des groupes s’unissent sans être vraiment d’accord, c’est une recette pour la paralysie. Les différences théoriques vont s’exprimer sur chaque question importante, et l’organisation « unie » ne pourra pas avancer. Un kayak où les deux occupants rament en sens contraire va stagner, tandis qu’une personne seule dans son kayak avancera. 

N’importe quel groupe politique doit se fonder sur une théorie quelconque. C’est une des leçons les plus précieuses de l’histoire du bolchevisme. Comme Lénine l’expliquait dès 1900 : 

« Avant de nous unir, et pour nous unir, nous devons commencer par nous démarquer nettement et résolument. Sinon, notre unité ne serait qu’une fiction couvrant le désordre existant et empêchant d’y mettre radicalement fin. On comprend donc que n’ayons pas l’intention de faire de notre organe un simple magasin d’opinions hétéroclites. Nous lui imprimerons, au contraire, une orientation nettement définie. Cette orientation peut être exprimée par un mot : le marxisme. » (Lénine, Déclaration de la rédaction de l’Iskra, Oeuvres vol. 4, p. 368)

Pendant 20 ans, avant la révolution, les marxistes du parti bolchevique avaient patiemment construit une organisation basée sur un programme commun, éduquant des militants à l’avance dans le but de jouer un rôle dirigeant dans le mouvement ouvrier. L’étude de la théorie et de l’histoire est essentielle pour construire une organisation révolutionnaire aujourd’hui. 

Laissés à eux-mêmes, les mencheviks et les SRs auraient amené la révolution à la défaite. Heureusement, il existait une solution de rechange avec les bolcheviks, qui ont gagné à eux les travailleurs au cours de l’année 1917, se basant sur l’expérience même des masses entre février et octobre. C’est ce que Trotsky explique dans Classe, parti et direction :

« Ce n’est que peu à peu, et seulement sur la base de leur propre expérience à travers les diverses étapes, que les couches les plus larges des masses finissent par se convaincre que la nouvelle direction est plus ferme, plus sûre, plus loyale que l’ancienne. Il est certain que, dans le cours d’une révolution, c’est à dire quand les événements se succèdent sur un rythme accéléré, un parti faible peut rapidement devenir un parti puissant, à condition seulement qu’il comprenne lucidement le cours de la révolution et possède des cadres éprouvés qui ne se laissent pas griser de mots ni terroriser par la répression. Mais il faut qu’un tel parti existe bien avant la révolution, dans la mesure où le processus de formation de cadres exige des délais considérables et où la révolution n’en laisse pas le temps. »

En Russie, ce parti existait à l’avance. Il y avait 8 000 bolcheviks en février 1917 ; au moment de la prise du pouvoir en octobre, se basant sur une bonne perspective politique, ils étaient rendus 250 000.

Le rôle de la direction au sein du parti

Mais comment est-ce qu’ils ont pu en arriver à une bonne politique? Le parti, en lui-même, est-il suffisant?

La montée des bolcheviks au pouvoir n’a rien d’une ligne droite. Ce n’est pas tout le monde qui sait qu’en mars et avril 1917, la direction du parti bolchevique n’avait aucune intention de lutter pour le pouvoir. Tandis que Lénine et Trotsky tentaient de se frayer un chemin hors de l’exil vers la Russie, les principaux dirigeants bolcheviques présents à Petrograd à l’époque étaient Staline et Kamenev. Sous leur direction, le journal des bolcheviques, la Pravda, défendait essentiellement la politique des mencheviks, qu’il était « trop tôt » pour que les travailleurs s’emparent du pouvoir.

Certains militants de la base du parti bolchevique rejetaient ces idées. Plus présents sur le terrain, ils voyaient bien qu’il était entièrement possible et nécessaire pour les travailleurs de prendre le pouvoir à travers les soviets. Dans les faits, c’étaient les soviets qui dirigeaient le pays – mais encore fallait-il consolider leur pouvoir. Mais que répondre aux arguments qu’il est « trop tôt » pour prendre le pouvoir?

Comme l’explique Trotsky dans son Histoire de la révolution russe : « Ce qui manquait aux ouvriers révolutionnaires, c’était seulement des ressources théoriques pour défendre leurs positions. Mais ils étaient prêts à répondre au premier appel intelligible. »

Cet appel est venu avec le retour de Lénine en Russie, en avril 1917. À ce moment, Lénine est catégorique : la classe ouvrière, alliée à la paysannerie pauvre, peut prendre le pouvoir à travers les soviets, et non seulement libérer les paysans, amener la paix et le pain aux travailleurs, mais commencer les tâches socialistes et entamer la révolution socialiste internationale.

Lénine

En avril 1917, Lénine est le seul dirigeant du parti bolchevique à défendre cette perspective (Trotsky n’est pas encore arrivé en Russie, et rejoint le parti seulement en juillet). Mais par son autorité personnelle immense, et surtout par le fait que sa politique correspond à l’expérience des militants bolcheviks de la base, Lénine réussit à faire adopter sa perspective à la conférence du parti bolchevique tenue fin avril. À partir de ce moment, le parti bolchevique, sous la direction de Lénine, se donne l’objectif d’expliquer patiemment aux travailleurs la nécessité pour les soviets de prendre le pouvoir. 

Que se serait-il passé si Lénine n’avait pas pu rejoindre la Russie? Dans une révolution, le temps est un facteur clé. Les dirigeants bolcheviques auraient peut-être fini par comprendre la nécessité du pouvoir des soviets, mais rien n’indique qu’ils l’auraient compris pendant que les travailleurs étaient encore mobilisés. La classe ouvrière ne peut pas rester constamment en lutte. À un certain moment, soit la révolution l’emporte, soit le doute et l’apathie commencent à s’installer. Si Lénine n’était pas intervenu en 1917, la direction du parti bolchevique aurait fort probablement laissé échapper la chance de prendre le pouvoir. Il ne suffit donc pas d’avoir un parti ; il faut que ce parti ait une direction qui sait où elle va. 

Une révolution socialiste victorieuse ne peut se faire sans la participation de la classe ouvrière. Mais cette classe doit avoir un parti. Et ce parti doit compter sur une direction qui sait ce qu’elle fait. Ces trois ingrédients sont la clé du succès des révolutions futures.

Le rôle de l’individu dans l’histoire

En comparant l’Espagne et la Russie, on pourrait se demander : n’y a-t-il pas de la chance dans le fait que la classe ouvrière russe ait eu un individu comme Lénine? N’aurait-il pas simplement fallu un Lénine espagnol, et tout aurait été pour le mieux? 

D’abord, Lénine lui-même n’est pas né Lénine : il était, dans un certain sens, une création du mouvement ouvrier russe. Lénine était le résultat du travail de construction d’un parti révolutionnaire, qu’il avait grandement contribué à bâtir. Sans le parti, Lénine n’aurait pas pu disséminer ses idées en 1917 et jouer le rôle qui fut le sien. Mais inversement, l’autorité de Lénine dans son parti provenait du fait qu’il avait passé près de 25 ans à le construire patiemment.

Trotsky résume ces idées parfaitement dans Classe, parti et direction :

« Un facteur colossal de la maturité du prolétariat russe en février 1917 était Lénine. Il n’était pas tombé du ciel. Il incarnait la tradition révolutionnaire de la classe ouvrière. Car, pour que les mots d’ordre de Lénine puissent trouver le chemin des masses, il fallait qu’existent des cadres, aussi faibles aient-ils été au début ; il fallait que ces cadres aient confiance dans leur direction, une confiance fondée sur l’expérience du passé… Le rôle et la responsabilité de la direction dans une époque révolutionnaire sont d’une importance colossale. » [Nous soulignons, JA]

De même, dans l’Histoire de la révolution russe :

« Lénine était non point un élément fortuit de l’évolution historique, mais un produit de tout le passé de l’histoire russe. Il tenait en elle par ses racines les plus profondes. Conjointement avec les ouvriers avancés, il avait participé à toute leur lutte pendant le précédent quart de siècle. [… ] Lénine ne s’opposait pas du dehors au parti, mais il en était l’expression la plus achevée. Éduquant le parti, il s’y éduquait lui-même. »

La direction révolutionnaire fournie par Lénine et les bolcheviks ne sortait pas de nulle part. Elle était le résultat d’un quart de siècle de travail patient à bâtir une organisation. En bâtissant le parti, Lénine est devenu Lénine. Des milliers d’autres bolcheviks, en bâtissant le parti, sont devenus eux aussi des leaders du mouvement ouvrier. Ce fait est résumé dans l’anecdote selon laquelle en 1917, un seul bolchevique dans une usine pouvait gagner tous ses collègues au programme du parti. Cette autorité provenait de tout le travail antérieur de construction du parti. La construction du parti, dialectiquement, a permis de bâtir ces individus qui ont joué un grand rôle.

La révolution russe est un exemple frappant du rôle de l’individu dans l’histoire. La construction d’une organisation révolutionnaire, un projet collectif, permet de former des individus qui peuvent jouer un rôle décisif dans le mouvement. Le tout est plus grand que la somme de ses parties. Nous devons en tirer les leçons pour aujourd’hui, et répéter ce que les bolcheviks ont accompli!

Tragiquement, un sort différent attendait, à la même époque, la grande marxiste Rosa Luxemburg. Alors qu’elle a passé sa vie à combattre la bureaucratie réformiste au sein du Parti social-démocrate allemand, Rosa n’y a cependant pas construit de faction révolutionnaire organisée, comme Lénine l’avait fait au sein du POSDR. Ce n’est qu’en 1916 qu’est fondée la Ligue spartakiste, qui tient plus du réseau décentralisé que de l’organisation révolutionnaire.

Alors qu’éclate la révolution allemande en novembre 1918, la Ligue n’a que peu de lien avec les masses. En décembre, la Ligue se transforme en Parti communiste. Cependant, dès ses débuts, le parti est imprégné d’un sectarisme qui le handicape sérieusement ; les militants du parti refusent de travailler dans les syndicats, et le parti boycotte les élections à l’Assemblée nationale, qui lui auraient donné une chance d’avoir une tribune pour diffuser ses idées. Dans ce jeune parti communiste, Rosa Luxemburg s’oppose à cet ultra-gauchisme. Mais elle ne dispose pas d’un groupe de cadres qui comprennent la situation politique aussi bien qu’elle et qui peut porter ses idées. Le Parti communiste enchaîne les erreurs.

En janvier 1919, le gouvernement social-démocrate provoque un soulèvement de la classe ouvrière à Berlin afin d’isoler et de réprimer les travailleurs avancés, et surtout le Parti communiste. L’inexpérience et la faiblesse de l’influence du Parti communiste sur les ouvriers ne lui permettent pas d’empêcher la provocation. Au cours de ces événements, Luxemburg elle-même, ainsi que Karl Liebknecht, l’autre remarquable dirigeant du parti, sont assassinés. Ainsi, le fait que Luxemburg n’avait pas construit à l’avance un parti révolutionnaire a conduit à une défaite tragique et à sa propre mort, décapitant la direction de la classe ouvrière allemande. Ensuite, de cette époque jusqu’à 1923, le Parti communiste, privé de la direction de ses deux principales figures, n’a pas été capable de mener la classe ouvrière allemande au pouvoir. Les révolutions russe et allemande servent à souligner le même point, bien que de deux angles différents – la nécessité d’une direction révolutionnaire.

Quelques jours avant son assassinat, Rosa Luxemburg tire les conclusions des premiers mois de la révolution allemande. Son constat est bien loin du « spontanéisme » que ses supposés disciples lui attribue :

« L’absence de direction, l’inexistence d’un centre chargé d’organiser la classe ouvrière berlinoise, ne peuvent plus durer. Si la cause de la révolution doit progresser, si la victoire du prolétariat, si le socialisme doivent être autre chose qu’un rêve, il faut que les ouvriers révolutionnaires mettent sur pied des organismes dirigeants en mesure de guider et d’utiliser l’énergie combative des masses. »

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

La direction du mouvement aujourd’hui

Ce n’est pas un secret que partout dans le monde, le mouvement marxiste a été rejeté en arrière pendant toute une période historique. Les Trente glorieuses ont jeté les bases du réformisme dans les pays d’Occident, tandis que la chute de l’Union soviétique a été accompagnée d’une offensive idéologique sans précédent contre le marxisme. Les plus prétentieux, comme Francis Fukuyama, proclamaient même la « fin de l’histoire » qui aurait trouvé son achèvement dans la démocratie libérale. 

Le mouvement ouvrier a lui aussi connu des reculs au cours des années 80 et 90, alors que les années 70 avaient été le théâtre de grands mouvements et de révolutions. C’est au cours de ces décennies que la direction du mouvement ouvrier s’est déplacée loin vers la droite. 

Au Québec par exemple, c’est dans les années 80 que la FTQ, la plus grande centrale syndicale de la province, a cessé de parler de « socialisme démocratique » et que la deuxième en importance, la CSN, a abandonné les idées anticapitalistes exprimées notamment dans le manifeste Ne comptons que sur nos propres moyens. Au sommet du mouvement ouvrier se trouvent aujourd’hui trop souvent des dirigeants qui collaborent avec les patrons plutôt que de mobiliser leurs membres. L’actuel président de la CSN, pour ne nommer qu’un exemple, affirmait, pour le 50e anniversaire du Conseil du patronat, l’état-major de la bourgeoisie québécoise : « Il nous arrive de nous colletailler et de ne pas avoir les mêmes points de vue, mais on s’entend très bien lorsque vient le temps de promouvoir l’emploi, de favoriser de bonnes conditions de travail et d’assurer l’essor économique du Québec. » C’est loin d’être un exemple isolé. Tel est l’état de la direction du mouvement ouvrier actuel.

Dans le mouvement ouvrier, l’une des principales attaques contre les marxistes est cette caricature selon laquelle nous disons que s’il y avait une direction révolutionnaire, alors les travailleurs seraient toujours en lutte, toujours prêts à l’action. Selon ces gens, nous critiquons les dirigeants syndicaux un peu comme s’il était possible pour les dirigeants de magiquement faire apparaître des mouvements de masse. 

Cette idée est une caricature complète de l’analyse marxiste de la relation entre la classe ouvrière et sa direction.

Comme nous l’avons déjà expliqué, les travailleurs ne sont pas constamment en lutte. Les révolutions sont des exceptions historiques qui surgissent inévitablement de la lutte des classes elles-mêmes. Mais que se passe-t-il avant une révolution? Quel devrait être le rôle de la direction du mouvement ouvrier alors que la situation n’est pas révolutionnaire, c’est-à-dire la plupart du temps?

Au risque de se répéter, la classe ouvrière n’est pas homogène. Jusqu’au moment de la révolution, il y aura des couches apathiques, d’autres sceptiques, tandis que d’autres voudront lutter contre les attaques des patrons. Le caractère contradictoire et hétérogène de la conscience de classe est un fait avec lequel nous n’avons d’autre choix que de composer. 

Les dirigeants syndicaux n’ont pas le pouvoir de faire magiquement apparaître un mouvement. Mais le rôle qu’une bonne direction peut jouer dans la lutte de classe, c’est préparer les membres, établir un plan d’action, et éduquer les membres dans le but de créer un mouvement de masse. Non, il n’est pas possible de magiquement organiser un mouvement. Mais oui, il est possible d’éduquer les travailleurs sur la nécessité de telle ou telle revendication, de telle ou telle méthode de lutte.

Nous avons un excellent exemple de ce qu’une bonne direction politique peut accomplir avec la grève étudiante de 2012 au Québec. C’était en 2010 que le gouvernement libéral québécois avait laissé entendre que les frais de scolarité allaient augmenter. Déjà, les militants étudiants commençaient à s’organiser. En mars 2011, la hausse des frais de scolarité a été officiellement annoncée, pour être appliquée dès l’automne 2012. 

Les dirigeants de l’ASSÉ, le syndicat étudiant le plus radical à l’époque, ont passé l’année 2011 à éduquer la population étudiante sur ce que signifiait la hausse, à mobiliser les étudiants avec le plan conscient d’organiser une grève générale illimitée. Certains militants de l’ASSÉ, dont beaucoup avaient des tendances anarchistes et n’aimeraient certainement pas que les termes « leadership » ou « dirigeants » leur soient accolés, mais on ne peut changer la chose en changeant le nom – jouaient très certainement un rôle de direction, et une bonne direction! 

Avec le plan conscient d’organiser la grève, et puisque ces méthodes de lutte correspondaient aux besoins du mouvement devant un gouvernement inflexible, la direction de l’ASSÉ a organisé la plus grande grève étudiante de l’histoire de l’Amérique du Nord. 

Le fait de jouer un rôle de leadership n’est aucunement en contradiction avec la pleine participation de la base. Au contraire – c’est parce que les dirigeants de l’ASSÉ ont donné une direction, ont éduqué des milliers de militants sur la nécessité de lutter contre la hausse, que cela a permis de déchaîner la combativité et la créativité des centaines de milliers d’étudiants impliqués dans le mouvement aux quatre coins du Québec.

L’exemple de la grève étudiante montre le rôle d’une bonne direction. Montrer la voie à suivre permet de créer les conditions pour que des milliers de personnes participent activement à la lutte. Certes, les dirigeants de l’ASSÉ ont commis quelques erreurs. À l’été 2012, lorsque les libéraux ont annoncé la tenue d’élections, ils ont refusé d’appuyer Québec solidaire, le seul parti d’envergure soutenant la gratuité, et ont essentiellement ignoré les élections, alors que la plupart des étudiants ont mis fin à la grève pour lutter afin de chasser les libéraux du pouvoir. Nous avons analysé l’ensemble du processus ailleurs. Mais cette erreur n’enlève rien à la leçon principale – la nécessité du leadership.

La question de la direction est brûlante d’actualité dans le mouvement ouvrier et les syndicats de tous les pays. Combien de fois entendons-nous que les travailleurs ne veulent supposément pas lutter? Qu’on ne peut pas organiser une grève en claquant des doigts? Au Québec, les syndicats du secteur public sont en pleines négociations depuis un an. Le gouvernement de droite de la CAQ ne veut pas bouger et offre des conditions exécrables aux travailleurs sans contrat de travail. Alors que certains syndicats enseignants se dirigent vers une grève générale illimitée, d’autres syndicats enseignants ont voté sur des mandats de cinq jours seulement, à appliquer « au moment opportun ». Nous avons critiqué ailleurs cette situation. Dans une réunion publique organisée par La Riposte syndicale, un président local d’un de ces syndicats qui ont des mandats de cinq jours a expliqué sa vision du rôle de la direction syndicale : 

« Ce n’est pas nous [les dirigeants] qui devons décider de ça [de la grève], ce sont nos membres, et comment ils peuvent décider, c’est si on les informe…  à la FSE [le syndicat] on aurait pu demander la grève générale illimitée, mais dans les plateaux [les locaux syndicaux] je n’en vois pas des délégués qui disent “Go, grève générale illimitée”… Il faut partager l’information, on est des marionnettes quand on est des personnes du syndicat, on n’est pas des gens qui doivent dire aux gens quoi faire… Dans mon AG locale, si quelqu’un vient et dit “moi je veux une grève générale illimitée”, j’aimerais ça, je pense que je sauterais de joie. »

La logique expliquée ici en est une que l’on retrouve partout dans le mouvement, poussée à l’extrême. Selon cette logique, si les travailleurs ne parlent pas de grève générale illimitée, ce n’est pas aux dirigeants syndicaux de le proposer. Cette logique est une prophétie auto-réalisatrice : si les dirigeants ne font rien et ne proposent pas de solution audacieuse aux membres (« disent aux gens quoi faire »), il est normal que les travailleurs n’aient pas confiance qu’on peut lutter et gagner, et ne proposent pas d’eux-mêmes des moyens de lutte combatifs! 

Nous ne sommes pas en train de dire qu’on peut organiser un mouvement de masse en claquant des doigts. Mais ce que nous disons, c’est que le rôle des leaders syndicaux, c’est de donner une direction, et non pas simplement d’être un bureau d’information et d’attendre que les membres eux-mêmes en arrivent à des conclusions radicales. La direction syndicale doit établir un plan, éduquer les membres, leur donner confiance, et créer ainsi les conditions pour que les membres soient préparés à mener la lutte de classe jusqu’au bout – comme dans le mouvement étudiant en 2012.

Bâtir une direction socialiste pour le mouvement

En ce moment, le mouvement ouvrier est mené par des gens qui croient au système capitaliste, et qui ne croient pas qu’on puisse le renverser. Des dirigeants syndicaux qui sont devenus détachés des conditions des travailleurs. Des dirigeants qui préfèrent le statu quo, la bonne entente entre les patrons et les travailleurs. Des dirigeants sceptiques qui ne croient pas à la créativité et à la combativité de leurs membres.

Les dirigeants actuels du mouvement ouvrier entreront de plus en plus en collision avec la réalité sous le capitalisme. L’austérité sera très bientôt à l’ordre du jour. Le capitalisme se montrera de plus en plus pour ce qu’il est vraiment : une horreur sans fin pour les travailleurs. Nous avons déjà pu le voir avec la COVID-19. 

Or, qu’arrivera-t-il si les dirigeants du mouvement ouvrier laissent les travailleurs subir des attaques sans rien faire? Ils seront discrédités aux yeux des travailleurs qu’ils sont censés représenter. Trotsky explique comment ce processus se développe :

« Une direction se constitue au travers des heurts entre les différentes classes ou des frictions entre les différentes couches au sein d’une classe donnée. Mais, aussitôt apparue, la direction s’élève inévitablement au-dessus de sa classe et risque de ce fait de subir la pression et l’influence d’autres classes. Le prolétariat peut “tolérer” pendant longtemps une direction qui a déjà subi une totale dégénérescence intérieure, mais qui n’a pas eu l’occasion de la manifester au cours de grands événements. Il faut un grand choc historique pour révéler de façon aiguë la contradiction qui existe entre la direction et la classe. »

La COVID-19 et la crise économique qui commence à peine sont un de ces chocs historiques. Partout dans le monde, la colère des masses s’accumule. Les travailleurs encaissent le chômage, la diminution de leurs conditions de vie et de travail, tandis que les riches sont morts de rire avec une fortune qui monte jour après jour. Alors que nous entrons partout dans le monde dans une époque de révolutions, la direction du mouvement ouvrier est encore prise dans le passé.

Que peuvent donc faire les socialistes?

Dans un récent texte intitulé « Les dirigeants socialistes ne vont pas sauver les syndicats », un militant du Industrial Workers of the World (IWW) affirme :

« Les gens pensent que le leadership, c’est porter l’écharpe et la couronne, que par le fait d’être élu à un poste, vous avez toute cette crédibilité, tout le monde va vous écouter – et ce n’est tout simplement pas le cas.

En fait, vous devez simplement organiser la base. Et ce n’est pas que vous ne pouvez pas le faire comme élu syndical, mais être un dirigeant syndical ne contribue pas à cela. »

Dans un sens, nous sommes d’accord avec nos camarades anarcho-syndicalistes. Ils s’attaquent à la tendance qu’ont certains socialistes à se parachuter à des postes de direction d’un syndicat sans avoir d’appuis à la base pour mettre en œuvre des politiques socialistes combatives. Il existe de nombreux exemples de bons militants qui prennent des raccourcis pour se retrouver isolés dans les structures de direction et engloutis par la bureaucratie. Les marxistes sont totalement opposés à l’idée d’occuper des postes de direction sans avoir d’abord construit une base.

Mais cette dichotomie entre l’organisation à la base et la direction syndicale est fondamentalement erronée et ne présente qu’un côté du problème. En réalité, beaucoup de dirigeants syndicaux réformistes seraient d’accord avec cette idée qu’il faut organiser à la base et que les dirigeants ne peuvent pas y contribuer, car cela les dédouane d’avoir à agir!  De plus, mobiliser à la base est en soi un acte de leadership – il s’agit d’amener vos collègues à agir et à aller dans une certaine direction. Mais une fois que vous avez organisé la base, que se passe-t-il ensuite? Et que se passe-t-il si les personnes occupant les postes de direction syndicale cherchent activement à désorganiser le travail à la base? Il faudra les empêcher de le faire. Comment? Si vous n’êtes pas prêt à remplacer ces personnes par des dirigeants syndicaux qui veulent lutter, cela signifie laisser le contrôle entre les mains des mauvais dirigeants. Qu’on le veuille ou non, nous en revenons à la nécessité d’avoir une bonne direction dans le mouvement, de remplacer les dirigeants syndicaux détachés des travailleurs par des militants combatifs de la classe ouvrière.

Quel est donc le rôle des socialistes dans le mouvement syndical? Nous disons que oui, il faut s’organiser à la base, défendre des méthodes de lutte de classe, éduquer les travailleurs sur la nécessité de combattre le capitalisme. Et sur cette base, nous pourrons gagner la confiance et de l’autorité auprès des autres travailleurs  pour prendre des positions dirigeantes dans les syndicats, et diriger le mouvement. Et la meilleure façon d’y arriver, c’est d’être dans une même organisation révolutionnaire. 

En réalité, il y a déjà des dirigeants syndicaux, des individus membres des exécutifs syndicaux qui se disent socialistes au Québec, et en effet ils ne sont pas en train de « sauver les syndicats ». Le problème, c’est qu’ils sont isolés, n’ont pas une organisation qui leur permet de vraiment appliquer des politiques socialistes, contre la résistance des autres dirigeants du mouvement qui ne veulent pas lutter. Pour avoir un poids dans le mouvement, il faut unir ceux qui ont compris la nécessité du socialisme dans une même organisation.

L’histoire a d’ailleurs montré plus d’une fois ce qui arrive aux individus socialistes ou radicaux qui ne bâtissent pas d’organisation révolutionnaire. Inévitablement, ces personnes vont capituler devant les organisations qui existent. Par exemple, Angela Davis, ancienne militante communiste très respectée, a toutefois abandonné depuis longtemps l’idée de construire un parti révolutionnaire. Elle s’est retrouvée à appuyer le Parti démocrate et Joe Biden aux dernières élections. Même chose pour l’anarchiste Noam Chomsky ou l’universitaire supposément marxiste David Harvey. La politique se fait à travers des organisations. Lorsque vous ne construisez pas de solution de rechange, vous allez inévitablement vous plier au « moindre mal » parmi ce qui existe. 

L’optimisme révolutionnaire

La conscience de classe est quelque chose qui se développe très rapidement. Combien de participants à la lutte étudiante de 2012 ne connaissaient rien à la hausse des frais de scolarité à peine quelques mois avant la grève? Combien de ces étudiants étaient apathiques et désintéressés avant qu’une campagne soit menée pour préparer le mouvement? Les mêmes questions pourraient être posées pour chaque mouvement de masse ou révolution. La conscience est conservatrice, mais a le potentiel de devenir radicale, révolutionnaire.

Les sceptiques s’appuient sur le côté faible de la classe ouvrière, sur ses couches apathiques, démoralisées, et en viennent à la conclusion qu’une révolution n’est pas possible. Les marxistes, au contraire, s’appuient sur l’immense potentiel révolutionnaire de notre classe. 

Non, les travailleurs ne sont pas toujours prêts à mener une révolution. Mais en luttant dès aujourd’hui pour que les idées socialistes gagnent en autorité dans le mouvement ouvrier, nous pouvons contribuer à une révolution victorieuse quand les masses se mettront vraiment en action.

Avec la pandémie de COVID-19, une misère sans précédent s’installe pour des millions de travailleurs partout. Mais de ce chaos surgit une nouvelle génération de jeunes qui veulent lutter contre le système capitaliste. 

Le merveilleux mouvement de masse aux États-Unis déclenché par le meurtre de George Floyd a montré que même la plus grande puissance impérialiste n’échappe pas à la colère qui monte. Les conditions se créent pour des mouvements révolutionnaires partout dans le monde. C’est sur ce potentiel que se base l’optimisme révolutionnaire inébranlable des marxistes.

La révolution socialiste ne se fera pas automatiquement. Il faut que des militants défendent consciemment un programme socialiste dans le mouvement. En tant que militant socialiste isolé, vous ne pouvez rien accomplir. Mais unis sous une même bannière, avec un programme commun et des idées communes, nous pouvons avoir un impact infiniment plus grand que chaque militant individuel ne peut avoir. En rejoignant une organisation révolutionnaire, vous vous formez et aidez à former d’autres militants. En rejoignant une organisation révolutionnaire, vous construisez une solution de rechange aux organisations existantes qui mènent la classe ouvrière d’une défaite à l’autre. En rejoignant une organisation révolutionnaire, vous aidez à diffuser les idées du marxisme dans la classe ouvrière de manière plus puissante que quiconque peut le faire comme militant isolé. C’est ce qu’offre la Tendance marxiste internationale aux travailleurs et aux jeunes. Nous vous invitons sans tarder à rejoindre ce projet plus grand que nous tous.

Nous laisserons le dernier mot à Trotsky, qui nous a laissé ces lignes quelques mois avant son assassinat :

« Le monde capitaliste n’a pas d’issue, à moins de considérer comme telle une agonie prolongée. Il faut se préparer pour de longues années, sinon des décennies, de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements. C’est là-dessus que doit se fonder un jeune parti révolutionnaire. L’histoire lui donnera suffisamment d’occasions et de possibilités de s’éprouver lui-même, d’accumuler de l’expérience et de mûrir. Plus vite les rangs de l’avant-garde fusionneront, plus l’époque des convulsions sanglantes sera raccourcie, moins notre planète aura à supporter de destructions. Mais le grand problème historique ne sera en aucun cas résolu jusqu’à ce qu’un parti révolutionnaire prenne la tête du prolétariat. La question des rythmes et des intervalles est d’une énorme importance, mais elle n’altère ni la perspective historique générale ni la direction de notre politique. La conclusion est simple : il faut faire le travail d’éduquer et d’organiser l’avant-garde prolétarienne avec une énergie décu­plée. »

Julien Arseneau, La riposte socialiste
Section canadienne de la TMI

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