Peut-on parler d’un dévalement de hordes fascistes lors des manifestations anti-migrants survenues début septembre à Chemnitz ? De quelle situation sociale émergent ces manifestations et comment combattre la montée de l’extrême-droite ?

L’extrême-droite allemande et ses milices ont beaucoup fait parler d’elles début septembre. Bras tendus, slogans racistes et chasses aux « non-Allemands » comptent parmi les saletés portées à la vue de tous dans plusieurs villes à l’est du pays. La vitesse de mobilisation des organisations réactionnaires est également frappante : elle indique l’enracinement de l’extrême droite dans ces régions. Prenant prétexte d’une rixe à Chemnitz ayant entraîné la mort d’un Allemand-Cubain de 35 ans, elle a enflammé ses réseaux de propagandes haineuses, mobilisant 1000 à 2000 personnes les deux jours suivants et encore 8000 personnes le premier septembre. Lancé collectivement par le parti populiste de droite Alternative für Deutschland (AfD), le mouvement anti-islam PEGIDA, le parti local Pro-Chemnitz ainsi que divers groupuscules fascistes, l’appel mène à une démonstration de force et à des scènes de violences racistes commises en toute impunité. Car il faut également compter avec une autre milice, la police, dont la tolérance et même la participation à ces violences (selon plusieurs témoins oculaires) sont à vomir.

C’est aux problèmes urgents que posent ces événements que nous essayerons d’apporter des réponses. Comment expliquer la montée et l’implantation de l’extrême-droite dans l’ex-RDA stalinienne ? Quels sont ses liens avec la police ? Enfin, comment mener une véritable lutte antifasciste ?

Précarité généralisée

Si la vermine fasciste grouille à l’est, c’est qu’elle se nourrit de la misère sociale que le capitalisme allemand s’applique à maintenir. Quelle ne fut pas la joie en milieu bourgeois de bénéficier après la chute de la RDA d’une nouvelle région à l’intérieur du pays où elle pouvait généraliser les emplois précaires et les bas salaires. Aujourd’hui, la plupart des travailleurs sont peu qualifiés, ne perçoivent que le salaire minimum et ne bénéficient d’aucune convention collective. Quant à Chemnitz, troisième plus grande ville de Saxe, c’est également celle avec le taux de chômage le plus élevé.

Les retombées politiques de cette situation, que la crise tend encore à aggraver, profitent en premier lieu à l’AfD, qui a reçu l’an passé à Chemnitz 24,3% des suffrages aux élections fédérales. Symptôme de la crise, ce nouveau parti se nourrit de la perte de légitimité des partis institutionnels pour faire avancer sa prétendue « alternative » dans tout son élan opportuniste et réactionnaire. C’est-à-dire qu’il entend canaliser la misère sociale dans la haine xénophobe et voiler l’intérêt des travailleurs à l’unité derrière l’imposture nationaliste.

L’AfD, en comparaison avec les partis grands bourgeois de la CDU et autres FDP, représente davantage le point de vue d’une petite bourgeoisie allemande frappée durement par la crise. Inquiète de son déclassement, elle soutient une politique protectionniste contre la concurrence étrangère. Elle rallie à elle une partie du salariat faute de parti représentant les intérêts de ce dernier. Mais l’AfD n’a rien à offrir aux travailleurs, si ce n’est la vaste supercherie que constitue son programme social.

Un des aspects les plus révoltants de l’AfD est le retour en Allemagne d’une force politique d’importance affichant ouvertement son racisme. On sait d’ailleurs avec qui elle s’est alliée lors des dernières manifestations anti-immigrés. S’il ne faut pas qualifier trop vite ce parti de fasciste, on peut néanmoins souligner la légitimation idéologique qu’il apporte aux mouvances néonazies.

L’Etat et la police ne sont pas dans notre camp

Le comportement de la police lors des manifestations racistes de septembre interroge sur les liens que l’appareil répressif de l’Etat a établi avec la scène d’extrême-droite, des phénomènes de tolérance, voire de collusion d’intérêts jusqu’à la présence de militants dans les rangs de la police ou des services de renseignement. Le contraste est frappant entre le laisser-faire accordé aux manifestants de droite avec la répression des contre-manifestations antifascistes, tout comme celle de plusieurs journalistes souhaitant couvrir les événements. Mais le fait que de plus en plus de fascistes individuels soient démasqués au sein de la police n’est pas vraiment une surprise, tout comme le fait qu’une grande partie des policiers vote pour l’AfD. Les corps de police et de renseignement sont pour ainsi dire socialement conditionnés pour la droite, que ce soit en particulier du fait de leur pratique systématique du profilage racial, ou plus fondamentalement du fait de leur fonction première, laquelle est la défense de l’ordre bourgeois actuel.

Au-delà des petites querelles entre la CDU et l’AfD, il faut comprendre que l’Etat allemand, en tant qu’organe de domination de la bourgeoisie, n’a finalement que peu à craindre des mouvances d’extrême-droite, lesquelles ne remettent pas en question son pouvoir, mais souhaitent plutôt son extension. L’ordre bourgeois a bien plus à craindre d’un mouvement qui porterait les intérêts de classe des travailleurs, et qui donc aurait le potentiel de le viser directement. Dans l’éventualité d’une telle menace, l’Etat n’a pas intérêt à réprimer outre mesure l’extrême-droite, vu le soutien fort qu’elle lui apporte, d’une part dans la canalisation de la colère des travailleurs dans des entourloupes nationalistes du genre de l’AfD, d’autre part dans sa potentielle répression des forces de gauche. Les libéraux et les réformistes peuvent espérer tout ce qu’ils le veulent, on ne peut pas compter sur l’Etat pour combattre le fascisme. Non seulement ce n’est pas dans son intérêt, mais il en est en dernière instance incapable : sa fonction première est de défendre le système même qui engendre le fascisme, à savoir le capitalisme.

Polarisation et lutte des classes

L’Etat et la police ne sont pas dans notre camp. Le seul antifascisme digne de ce nom est celui porté en tant que combat de classe : par la classe des travailleurs unie dans son intérêt commun à renverser le système capitaliste. Reste que pour l’instant cet intérêt de classe n’est porté par aucune organisation de masse. Ce que les événements de Chemnitz signalent, tout comme la montée de l’AfD, c’est avant tout la faiblesse de la gauche en Allemagne. Ni le parti de gauche die LINKE et encore moins le parti social-démocrate (SPD) ne sont aujourd’hui à la hauteur, tant leur direction sont bornées et incapables ne serait-ce d’apparaître, à l’instar de l’AfD, comme une alternative à l’ordre établi. 

Pourtant le potentiel d’action de la classe salariée est bien présent en Allemagne, les dernières manifestations antiracistes, comme celle du 13 octobre à Berlin, sont d’une ampleur bien plus grande que celles de la droite. Il faudra tôt ou tard que cette agitation trouve une expression dans un parti politique. Aujourd’hui la crise actuelle du système tend à polariser politiquement sur la gauche et la droite les sociétés de nombreux pays. A la montée actuelle droite de l’AfD, devra répondre une force de gauche qui pointera les véritables responsables de la crise : la classe capitaliste, plus riche et plus parasite que jamais.

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