Certaines années, le « tube de l’été » – avec sa mélodie et son refrain simplistes – finit par taper sur les nerfs de beaucoup de monde, à force d’être entendu. Certes, il y a ceux qui en redemandent et, sur la piste de danse, redoublent de joie dès qu’en résonnent les premières notes. Mais vient l’automne, fatalement, et le tube sombre alors dans l’oubli, sous un tas de feuilles mortes.

C’est tout ce qu’on souhaite à Eric Zemmour, le tube politique du moment, plus simpliste que jamais : pas de mélodie, juste un refrain sinistre et imbécile. Dans ce cas, cependant, il n’est pas certain qu’il s’agisse seulement d’une mode éphémère, car les idées archi-réactionnaires de Zemmour ne sont rien d’autre, au fond, que la version la plus concentrée, chimiquement pure, de la propagande raciste, nationaliste et sécuritaire dont les politiciens bourgeois et leurs relais médiatiques inondent le pays depuis de nombreuses années. La stigmatisation des musulmans, auxquels on impute tous les maux de la terre, est de longue date le pain quotidien non seulement de Marine Le Pen, mais aussi de toute la droite, depuis l’actuel ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui en mars dernier s’emportait contre les « rayons halal », jusqu’aux caciques des Républicains et ex-Républicains, qui soupçonnent les musulmans de préparer une « guerre civile » à plus ou moins court terme.

A présent, nombre de ces politiciens proclament, la main sur le cœur, n’avoir « pas les mêmes valeurs » que Zemmour (tout en précisant qu’ils partagent son « diagnostic » !). Mais en réalité, tous – des macronistes à Zemmour – ont exactement les mêmes « valeurs » fondamentales, les « valeurs » de la course aux profits, de l’exploitation de l’homme par l’homme, de l’accumulation indéfinie de richesses sur le dos des travailleurs (immigrés ou pas : dans ce cas, peu leur importe). En bref, ils ont tous les mêmes « valeurs » bourgeoises, pro-capitalistes.

La stigmatisation des musulmans et des immigrés, c’est un moyen idéologique et politique de défendre le système capitaliste, c’est-à-dire la domination économique et politique de la bourgeoisie. C’est une stratégie politique dirigée contre notre classe, une tentative de diviser les travailleurs, mais aussi de détourner leur attention des véritables responsables de la misère, du chômage et de la précarité : les grands capitalistes. Et sur cette stratégie aussi la droite et l’extrême droite sont d’accord.

Un point de vue de classe

Cette analyse de classe doit être le point de départ de la lutte du mouvement ouvrier contre l’extrême droite. Les grandes abstractions « humanistes » et « républicaines », dont Mélenchon et tant d’autres raffolent, à gauche, ne peuvent pas convaincre la fraction la plus populaire de l’électorat d’extrême droite, précisément parce que ce sont des abstractions – et parce que les exploités veulent des solutions concrètes à leurs problèmes brûlants. Pour être efficace, la lutte contre l’extrême droite doit être une lutte de classe contre le capitalisme, contre la domination économique de la bourgeoisie, et non un concours de belles phrases universalistes.

L’électorat d’extrême droite n’est pas homogène, socialement. Sa base la plus solide est constituée des éléments les plus réactionnaires de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, du petit patronat, des petits commerçants, des petits notables, de la jeunesse dorée, de la police, de l’armée et autres nostalgiques de la « France des clochers », voire de l’empire colonial français. Mais depuis plusieurs décennies, l’extrême droite n’a cessé de progresser également dans les couches les plus exploitées et opprimées de la classe ouvrière. C’est un électorat très volatil, qui oscille massivement entre le RN et l’abstention, comme Marine Le Pen en a fait l’amère expérience aux dernières élections régionales (2,7 millions de voix pour le RN, contre 6 millions en 2015). Or une fraction significative de cet électorat peut être gagnée par la gauche, à condition qu’elle défende un programme radical, un programme de rupture avec l’ordre établi.

A bien y regarder, Eric Zemmour n’est pas le principal problème de Marine Le Pen. Son problème central réside dans sa propre ligne politique, qui a le plus grand mal à satisfaire en même temps les deux grands blocs de son électorat potentiel. En effet, plus elle renonce à sa démagogie « sociale », plus elle se rapproche du programme économique des Républicains, moins elle suscite d’adhésion dans son électorat ouvrier. Mais si elle veut conserver son socle électoral issu de la petite bourgeoisie réactionnaire, elle doit renoncer, au moins partiellement, à cette même démagogie sociale. Zemmour, lui, veut capter l’électorat petit-bourgeois du RN. La gauche, elle, peut gagner une partie de son électorat ouvrier – à condition, encore une fois, de défendre un programme radical, sur le plan économique et social.

Nationalisation des transports…

Prenons un exemple concret. Depuis le début du mois de septembre, plusieurs dépôts de bus de Transdev – une multinationale du transport en commun – sont en grève illimitée pour protester contre une dégradation drastique de leurs rémunérations et de leurs conditions de travail. Cette offensive de la direction de Transdev est l’une des nombreuses conséquences négatives de la privatisation systématique des transports publics, depuis tant d’années. Le 15 septembre, Jean-Luc Mélenchon s’est rendu sur le piquet de grève du dépôt de Vaulx-le-Pénil, en Seine-et-Marne, où il a pris la parole pour soutenir et encourager les grévistes. Au passage, il a attaqué la droite et a dénoncé la duplicité des dirigeants du PS, qui ont voté tout et son contraire sur la privatisation des transports.

Mélenchon et son discours ont été bien accueillis par les grévistes. Mais la question qui se pose est la suivante : quelles mesures programmatiques la France insoumise doit-elle défendre sur la question des transports ? Face au chaos et à la régression sociale que la privatisation des transports engendre, un programme de gauche digne de ce nom doit commencer par défendre la renationalisation de l’ensemble de ce secteur, sous le contrôle démocratique des salariés et des usagers. Or le programme officiel de la FI, L’Avenir en Commun, ne propose rien de tel. Il propose seulement de nationaliser « les autoroutes et les aéroports stratégiques » – et rien d’autre. Cela ne permettrait pas de résoudre le problème. C’est beaucoup trop modéré. Nul doute, pourtant, que si Mélenchon avait parlé de nationaliser l’ensemble des transports en commun, sur le piquet de grève, il aurait suscité l’approbation enthousiaste de l’écrasante majorité des grévistes présents.

… et des banques !

Autre exemple. Mélenchon a coutume de dire : « Le problème, ce n’est pas l’immigré ; c’est le banquier ! » C’est une très bonne formule, car elle démasque la manœuvre – chère à Zemmour et consorts – qui consiste à cacher le banquier derrière l’immigré, et à rendre celui-ci responsable de la situation créée par celui-là. Ceci étant dit, que doit-on faire du banquier ? Ou plus précisément : que doit-on faire des banques ? Notre réponse : il faut toutes les nationaliser, sous le contrôle des travailleurs, et les unifier dans une seule grande banque publique capable de financer l’ensemble des investissements publics dont le pays a tant besoin. Or là encore, rien de tel dans L’Avenir en Commun, qui propose de « socialiser des banques généralistes » – on ne sait ni combien, ni lesquelles – « en vue de financer les petites entreprises sur critères sociaux et écologiques. » C’est très insuffisant. Si « le problème, c’est le banquier », il faut exproprier tous les banquiers.

Il ne s’agit pas seulement d’inclure ces deux mesures – sur les transports et les banques – dans tels ou tels paragraphes du programme officiel de la FI, en quelques lignes. Il s’agit de mener campagne sur ces mesures et d’autres du même type, de les populariser, de démontrer systématiquement leur pertinence, et même leur urgence. Cela rencontrerait un puissant écho dans de larges couches de la jeunesse et du salariat, tout en minant la base électorale de l’extrême droite.

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