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’élection présidentielle américaine entre dans sa phase la plus chaude. Aucun jour ne passe sans son spectacle médiatique. À défaut d’aborder les questions politiques de fond, les médias suisses parlent volontiers des derniers détails croustillants : Les cheveux de Donald Trump sont-ils vrais ? Hillary Clinton a-t-elle contracté une maladie secrète ? L’occasion pour nous d’interviewer John, membre actif de notre branche aux États-Unis.

Vous trouverez le podcast de l’entretien avec John Peterson (socialistappeal.org) en cliquant ici!

Les médias traditionnels suisses ont tendance à présenter l’élection présidentielle comme une division des Etats-Unis en deux camps : l’un nationaliste, l’autre néolibéral. Quelle hypocrisie ! La majorité des américains rejettent les deux ! Jamais de l’histoire, des candidats n’ont été autant détestés. Seul 40% de la population auraient une vision positive des personnalités qui lui sont soumises. Des millions d’américains sont en colère. Le candidat à la primaire démocrate, Bernier Sanders, avait convaincu 13 millions de citoyens, 70% des jeunes, 46% des électeurs démocrates. Les sondages montrent que ses idées étaient partagées par la majorité de la population. Or, aujourd’hui, les fidèles supporters de Sanders ont disparu du champ médiatique. Il est temps de mener une vraie analyse des forces en présence. Pour ce faire, notre camarade Michel a sorti son microphone pour interviewer notre camarade John de notre section américaine, basée à New York.

Michel de l’étincelle Genève : Salut John, tout d’abord est-ce que tu peux nous expliquer qui es-tu et qu’est-ce que le journal « Socialist Appeal » ?

John : Je suis très content de faire cette interview avec vous. Nous sommes une section de la tendance marxiste international, du même type que la vôtre en Suisse ou celle du Pakistan. Pour l’instant, la TMI est présente dans 45 pays différents. Aux Etats-Unis, on retrouve 10 branches, réparties dans différentes villes, et notre journal national, le « Socialist Appeal ». Il y a 20 ans, quand j’ai fondé la branche américaine, il était impossible de parler de marxisme et de socialisme. La récente crise du capitalisme a amené un véritable changement. On organise des cercles de lecture et des écoles marxistes partout dans le pays. Je suis très fier de voir l’engagement et l’enthousiasme dégagées par les idées marxistes au quotidien.

Michel : Pourquoi cette élection aux Etats-Unis est-elle différente des autres?

John : Aux Etats-Unis, les travailleurs n’ont pas un parti politique traditionnel. Durant les 160 dernières années, seuls deux partis capitalistes bourgeois ont dominé la politique américaine : les Démocrates et les Républicains. Le manque d’alternative et la crise du capitalisme ont poussé de nombreux jeunes travailleurs à remettre en question cet ordre traditionnel, à se tourner vers des candidats « anti-establishment ». Une partie d’entre eux s’est tournée vers Donald Trump, dont le discours électoral a beaucoup tourné autour de l’amélioration des conditions de vie des travailleurs, de la lutte anti-corruption, du lobbying et des excès de Wall Street. Mais une autre frange a choisi de suivre Bernie Sanders. Sa campagne a lancé un nouvel intérêt pour le socialisme. Le sénateur du Vermont se définissait comme un « democratic socialist » et a choisi de présenter sa campagne comme une révolution politique à l’encontre de la classe dominante. Je pense que son succès ne peut être analysé sans prendre en compte la mobilisation contestaire d’une partie de la jeunesse à travers des mouvements sociaux comme « Occupy Wall Street » ou « Black Lives Matter ». Personne ne connaissait Sanders avant sa candidature, et surtout personne ne pensait qu’avec un tel discours il aurait une chance dans la primaire. Finalement, il aura gagné 23 États, 13 millions de voix, 1900 délégués et raté de peu son investiture. Cette situation est incroyable, jamais on n’aurait pu croire à un tel succès. Mais pour finir, Clinton l’a emporté. Face à ce constat, 65% des jeunes américains et 34% des personnes âgées de plus de 60 ans demandaient à Bernie Sanders de se présenter comme indépendant socialiste, ce qu’il n’aura pas fait, respectant une partie de son électorat.

Nous, marxistes, avons toujours affirmé que le changement du système ne pouvait passer par l’élection d’un candidat d’un des deux grands partis. Nous soutenons qu’il faut créer un nouveau mouvement, basé sur les syndicats et les travailleurs, pour amener le changement. Beaucoup d’américains ont constaté l’échec du changement institutionnel avec Bernie Sanders. Ils se rendent compte que nous avions raison.

Michel : Quels seront les effets de cette conscientisation sur la politique américaine à long terme ?

John : Selon un sondage américain, 9% des jeunes a sont prêts à voter pour un président communiste, et pas seulement socialiste comme l’était Sanders. Ça sont des millions des jeunes au niveau national qui rejettent totalement le capitalisme et même le réformisme de gauche. Dans les prochains mois et les prochaines années, les gens vont venir à se demander ce que veut réellement dire « socialisme », « marxisme » ou « communisme », et s’y intéresser de près.

Michel : Que va-t-il se passer pour les supporteurs de Bernie Sanders maintenant ?

John : L’élection à venir promet une forte mobilisation des pro-Sanders en faveur d’Hilary Clinton, dans le but de faire barrage à Donald Trump. Mais même si des voix seront données à la candidate démocrate, ils continueront à chercher quelque chose de différent. En parallèle, une frange plus radicale ne votera pas pour l’ex-Secrétaire d’État. Ils le disent ouvertement : Jamais Clinton ! Ceux-ci chercheront de nouveaux relais, créeront des mouvements et voudront mener à bien leur révolution politique. Ces gens ont déjà été confrontés à la trahison du réformisme, leur conscience a profondément évolué. Nous allons essayer de créer des liens avec ces mouvements à venir.

Michel : Est-ce que tu penses que la capitulation de Sanders bénéficie au mouvement socialiste en général ?

John : La majeur partie des supporters de Sanders a compris que sa trahison n’est pas celle du socialisme. Avant sa défaite, vu l’énergie et l’enthousiasme généré par sa candidature, beaucoup d’entre eux s’étaient persuadés qu’il gagnerait la primaire, puis la présidentielle. Mais ils se sont vite rendus compte que ce n’était pas si simple. Ils expérimentent les limites du réformisme et doivent maintenant avouer que nos clés de lecture étaient pertinentes. Il y a quelque moi, le débat aurait été plus compliqué. Nous sommes à un instant historique où il peut être possible de rallier ces militants à notre combat et de leur montrer les tenants et aboutissants de notre révolution sociale. Créer un nouveau parti avec les syndicats en est la première pierre. Personnellement, je pense que la chose la plus importante de la campagne de Bernie Sanders aura été la politisation des mouvements sociaux. Jusqu’alors, des groupes comme « Occupy Wallstreet » luttaient contre des expressions du capitalisme sans en saisir l’enjeu politique. Les militants de Sanders ont compris que la seule posture du « contre » n’était pas suffisante, la dénonciation n’est qu’un pas vers la lutte. Ce n’est qu’avec le pouvoir politique que l’on peut gagner le pouvoir économique et mener aux changements. Et ça les pro-Sanders l’ont saisi.

Michel : Encore une dernière question : Quelles sont vos perspectives pour mener la lutte des classes aux Etats-Unis, dans le futur ?

John : Les jeunes et les travailleurs ont cherché une porte de sortie démocratique avec Bernie Sanders. La bureaucratie du parti démocrate, les élites et les milieux anti-démocratiques leur ont fait barrage. L’amertume va donner lieu à des mobilisations. Deux scénarios sont possibles. Si Trump vient à gagner l’élection, la masse va se soulever et viendra grossir nos rangs. Si Clinton l’emporte, la mobilisation risque de se tasser. Mais lorsqu’on constatera qu’elle reproduit la politique d’Obama, qui lui-même menait les mêmes caps que Bill Clinton et George Bush, la situation va changer. Une gauche radicale est déjà mobilisée actuellement contre Obama, cela ne peut que s’accentuer. Les américains sont en colères et vont se réveiller face à cette politique anti-immigrés, pro-capitaliste.

À l’heure actuelle, les capitalistes sont les seuls à être plus riche qu’avant la crise de 2008, les gens ne sont pas dupes. Il est statistiquement établi qu’une nouvelle crise va éclater dans les prochaines années, et cette fois la réaction sera différente. La population ne subira pas ce choc placidement, les travailleurs, expérimentés, voudront s’engager beaucoup plus.

Michel : Merci John pour cette excellente interview.

John : Merci à vous, c’était un plaisir !

Que peut-on apprendre de la lutte américaine ?

En tant que socialiste basé en Suisse, en quoi les élections présidentielles américaines nous concernent-elles ? Eh bien, nous pouvons apprendre de l’expérience dans ce pays. Pour beaucoup de jeunes non-politisés, Bernie Sanders et son discours ont été perçus comme totalement rationnel et légitime. Or, il n’a pas réussi à passer le stade de la primaire. Le parti démocrate, comme les grands partis suisses, est corrompu par des élites capitalistes qui veulent préserver leurs intérêts. Ils n’accepteront jamais le changement. À nous de constater que la démocratie ne fonctionne pas sans lutte et sans activisme. Il est impératif pour nous, marxistes, de créer une alternative basée sur nos valeurs et nos idéaux socialistes. Par notre engagement, notre enthousiasme et nos convictions, nous devons rendre notre alternative crédible.

Le capitalisme léger, féministe, écologique ou antiraciste n’existe pas. Il ne connaît que des phases de croissance qui élargissent sa marge de manœuvre, et des périodes décroissantes où ils cherchent l’exploitation à tout prix. Le capitalisme, à l’heure actuelle, ne se remet pas de la crise de 2008, que penser de son état lors de celle à venir. L’ancien système va tomber. Nous devons nous unifier avec tous les mouvements révolutionnaires et lutter pour l’alternative socialiste !

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