Sanders @ Phil Roeder

Bernie Sanders, un des deux candidats potentiels du Parti Démocratique à la présidence et socialiste auto-désigné, connaît actuellement un succès retentissant. Qui est-il ? Comment a-t-il pu s’établir en tant qu’alternative sérieuse dans le bastion du capitalisme ; les Etats-Unis ? Et où se dirige son mouvement ?

Article paru en mars 2016

En novembre de cette année se dérouleront les élections du prochain président des Etats-Unis. Durant les mois qui précèdent ont lieu donc les primaires pour les deux grands partis du pays. Celles-ci ont pour but de trouver le candidat qui représentera son parti respectif lors de ces élections. Bernie Sanders lui-même y prenait part comme candidat indépendant et ne s’est pas joint au parti démocrate avant novembre 2015. Ce dernier l’accueillait à bras ouverts parmi ses rangs, car ses dirigeants pensaient attirer des électeurs de la véritable gauche et que finalement le candidat ne pourrait jamais gagner les primaires. Longtemps ignoré par les médias, Sanders a cependant réussi à attirer beaucoup plus d’attention ces derniers mois. Ainsi, l’Establishment du parti lançait des attaques contre lui, dès lors qu’il commençait à accumuler les succès. Sanders disait récemment que les dirigeants du parti avaient jeté tout ce qu’ils pouvaient sur lui « sauf l’évier de la cuisine, mais [que] cela ne devrait plus tarder ».

D’où vient le soutien pour Bernie Sanders ?
Il y a de multiples raisons pour expliquer son succès. Tout d’abord, les contradictions surgissant dans la société américaine : Sanders est l’expression d’une génération déçue, frustrée et aliénée. Il est la soupape à leurs frustrations politiques. Au plus tard depuis la crise, le rêve américain s’est transformé en cauchemar. Le salaire moyen a baissé constamment depuis 2007, cinq millions de personnes ont rejoint l’armée des chômeurs et le nombre des personnes sans domicile fixe est en augmentation permanente. Les banques sauvées par l’argent public ont, elles, vite retrouvé les salaires excessifs et les bonus.

Ces sont les millenials, une génération de jeunes entrant dans le marché du travail ou faisant des études, qui soutiennent largement Sanders. Ces jeunes ayant entre 18 et 30 ans souffrent de dettes immenses à cause des taxes universitaires, du chômage et plus généralement des conséquences de la dominance du capital financier. Ils ont été moins touchés que leurs parents et grands-parents du temps du Maccarthysme et de la chasse à tout ce qui pouvait être considéré comme « socialiste ». Par contre, ils ont vécu le temps depuis la fin de l’Union soviétique, lorsque la fin de l’histoire et une ère de prospérité sans fin ont été proclamées. Une idée qui s’est rapidement montrée totalement fausse. Une étude récemment publiée disait que 69% de tous les américains jusqu’à 30 ans se disent prêts à voter pour un socialiste (yougov.com). Ils ont compris que leur gouvernement est un gouvernement des riches pour les riches. En opposition à cela, avec ses trois pièces trop grands et les cheveux épars, Sanders paraît authentique, humble et sans doute le plus important : indépendant. Il se positionne comme alternative à l’Establishment et lutte fortement contre la dominance des grandes banques et de Wall Street.

Sander vs. Clinton
Dans ces primaires présidentielles, Sanders est opposé à Hillary Clinton mais également à la volonté des dirigeants démocrates. Ces derniers aimeraient mieux présenter l’ancienne ministre de l’extérieur qui met en place les politiques dans l’intérêt du capital financier. Puisque Sanders avait réussi à mobiliser les électeurs oubliés jusqu’alors, les chefs du parti démocrate ont eu affaire à ce « problème » plus tôt qu’ils ne l’auraient voulu. Aujourd’hui, il subit des tentatives de sabotage de sa campagne presque tous les jours et des tentatives de lui ôter son soutien. Parmi les soutiens de Clinton, il y a aussi Madeleine Albright, ex ministre de l’extérieur, qui proclamait lors d’un événement qu’il y avait « une place spéciale en enfer pours les femmes qui ne se soutiennent pas mutuellement ».

Les jeunes femmes ont tendance à ne pas être d’accord avec ceci. Six fois plus de femmes de moins de 30 ans ont voté pour Sanders en Iowa et Clinton gagnait seulement parmi les gens de 65 ans et plus, ainsi que ceux qui gagnent plus que 200’000 dollars par année. C’est représentatif de toute sa campagne mais aussi de cette différence caractéristique du septuagénaire. Cette différence devient d’ailleurs plus évidente encore lorsque nous regardons les chiffres concernant le soutien financier des deux candidats ; alors que Clinton reçoit en dons des montants astronomiques de la part de ploutocrates richissimes et de banques, les millions de Sanders viennent des milliers de micro-donations, qui se montent à 27 dollars par personne en moyenne.

Clinton est justement le choix des capitalistes, car même les républicains sont devenus trop extrêmes avec Trump comme candidat potentiel. Ceci fait surgir le vrai caractère du parti démocrate, qui est représentant des intérêts de la classe dominante au même titre que les républicains. Comme le formulait l’écrivain américain Gore Vidal : « Notre république n’a qu’un parti – le parti des possédants – avec deux ailes droites. ». Pourtant, en raison de la frustration par rapport au statut quo et avec Sanders et Trump aux deux extrêmes du spectre politique, choisir uniquement le « moins pire » n’est plus envisageable grâce à la polarisation. Et c’est exactement cette polarisation que craint le capital, bien que dans un système bipartite celle-ci connaisse bien des limites. En effet, il y a un positionnement à court terme des partis sur l’échiquier politique en direction de l’électeur médian (du milieu). Des repositionnements momentanés sont donc possibles, mais pas à long terme. La bourgeoisie est alarmée, elle a peur non seulement du personnage qu’est Sanders, mais de ce qu’il représente – et ils ont raison d’avoir peur.

Réforme ou Révolution?
Bernie Sanders parle souvent d’une révolution politique. Il a des idées radicales par rapport à d’autres candidats et des revendications aussi importantes que correctes, pourtant il reste un réformiste. Mais ce qui est intéressant en ce moment, c’est qu’après des décennies de chasse aux socialistes, d’instrumentalisation des « bienfaits du marché libre » et du rêve américain, le capitalisme a réussi à faire en sorte que même les habitants de sa place forte ne soient plus contents. Ils ont réalisé qu’ils ne vont pas mieux dans le système actuel que dans les scénarios horribles qu’on leur présentait des Etats communistes. L’idée du socialisme devient tout à coup convenable, quoique Sanders essaie de sauver le capitalisme de lui-même.

Sanders comprend le climat intellectuel et culturel de l’époque, de la même manière que Corbyn en Angleterre. Il parle de la nécessité d’une révolution politique contre la classe des milliardaires, d’une démocratie qui fonctionne dans l’intérêt de tou-te-s et pas uniquement du 1%. Il veut créer 13 millions de nouveaux emplois, un système de santé universel, un congé parental payé, baisser les taxes universitaires, un salaire minimum de 15 dollars par heure et taxer les riches à un niveau plus élevé. Avec ces revendications il met le doigt sur la plaie. Néanmoins, avec comme idoles Franklin D. Roosevelt et le « Socialisme Scandinave » comme il l’appelle, les lacunes dans son programme deviennent évidentes. Il veut élargir l’Etat-providence, réguler le capitalisme et disperser les grandes banques, pour ensuite les rendre au marché. Mais nous savons très bien que la concurrence mène à la création de monopoles. Le socialisme ne peut pas être réalisé à moins de détruire totalement les monopoles des banques et de Wall Street et de les mettre sous contrôle démocratique. Nous luttons pour toute réforme nécessaire mais devons être prêts à en tirer les conséquences – la conséquence d’un programme révolutionnaire socialiste.

Quelle suite ?
Même dans le cas très improbable d’un Bernie Sanders élu comme 45ème président des  Etats-Unis en novembre prochain, il n’aura encore rien gagné. Comme il le disait récemment lors d’un discours, tout seul il ne peut rien changer. Pour provoquer un véritable changement profond, il faut la pression du peuple. Car s’il va vraiment s’opposer avec toute sa force aux élites et  essayer de limiter leur influence sur la politique, eux ne vont pas tarder à le combattre pour garder leur base d’exploitation. Les patrons de l’économie américaine, sous protection de l’appareil étatique, vont combattre tout essai de réforme, par des moyens légaux mais aussi illicites.

S’il perdait contre Clinton, ou bien gagnait les primaires et puis perdait les élections présidentielles, les étapes successives seraient extrêmement importantes. Comme il l’a déjà correctement constaté, Clinton fait partie de l’Establishment. Il doit donc en tirer la conséquence la plus juste et créer un parti ouvrier de masse et indépendant, qui a ses racines dans la population des Etats-Unis. Car, comme le New York Times l’avait bien formulé, les jeunes d’aujourd’hui auront bien compris le fonctionnement de ce système lors des prochaines élections et exprimeront un vote encore plus radical. Et ceux-là sont les jeunes qui ne font déjà pas confiance au parti démocrate en ce moment. Sanders avait annoncé soutenir la candidature de Clinton dans le cas où il ne serait pas désigné candidat. Cela constituerait une possibilité historique ratée et pourrait surtout être perçu comme une trahison de la « révolution politique ». Néanmoins, une organisation ou un mouvement véritablement à gauche, contrairement aux démocrates, pourrait naître même sans sa participation.

Peu importe le résultat final, il y a une chose qui s’est manifestée durant ces derniers mois : Dans la société étasunienne s’est créée une nouvelle conscience et le mot anciennement mauvais socialisme devient plus que jamais une alternative à prendre au sérieux. La confiance dans le rêve américain et les millionnaires vacille. Les revendications pour plus de contrôle et de redistribution des richesses deviennent plus fortes et le système américain s’effrite fortement. Mais nous ne devons pas être trop euphoriques, car comme nous l’a appris l’histoire, le capitalisme arrive à s’en sortir et s’en remettre. Ce qui sera décisif dans les mois qui suivent est ce que le mouvement fait du dynamisme qu’ils ont.

Bien évidemment, le parti démocrate ne peut pas satisfaire ces besoins. En raison de la frustration à cause des réalisations insuffisantes relativement à ce qui a été promis, mais aussi grâce à l’euphorie causée par ce qui a été atteint, il est probable que des mouvements se créent qui seront prêts à prendre des décisions plus drastiques. Notre tâche va être, via les explications marxistes, de démontrer le fonctionnement de ce système économique et politique. Nous devons démontrer l’incapacité du réformisme à résoudre ces problèmes et clarifier ce qui seront les prochaines étapes politiques.

 

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