Depuis le début de l’année, le Soudan et l’Algérie sont secoués par des mouvements révolutionnaires. Ces mouvements sont une source d’inspiration immense pour les travailleurs et les opprimés de tous les pays. Dans les deux cas, les dictateurs ont été renversés, mais la vieille clique tente de se maintenir au pouvoir. Malgré la répression et les manoeuvres au sommet, la mobilisation se poursuit presque sans relâche.

Soudan

Depuis que le dictateur Omar El-Béchir a été renversé le 11 avril dernier, une lutte à finir se déroule entre la révolution et les forces de la contre-révolution. Le Conseil militaire transitoire (CMT) composé des proches d’El-Béchir, fait tout en son pouvoir pour que la « transition » laisse en place le régime secoué par le mouvement de masse. Il tente une réforme du haut, pour éviter une complète révolution par le bas.

Bien qu’il tente de se donner un visage « démocratique », le CMT a engagé sur le terrain une campagne de terreur. Le 3 juin, notamment, le sit-in révolutionnaire à Khartoum a été violemment dispersé par les Forces de soutien rapide et la police antiémeute, faisant plus d’une centaine de morts, en plus de cas de torture et de viols qui ont été rapportés. La réponse des masses soudanaises a été extraordinaire; elles ont répliqué avec une grève générale le 9 juin. Malgré la répression sanglante et barbare, des centaines de milliers de Soudanais continuent de descendre dans les rues pour réclamer un « pouvoir civil ». Le 30 juin, bien qu’il soit impossible de déterminer leur nombre exact, on estime que plus d’un million de personnes ont participé à des manifestations de masse partout au pays pour exiger des généraux qu’ils quittent le pouvoir. Malgré les menaces et la répression, sans possibilité de savoir à quoi s’attendre à cause du blocage d’Internet, ces gens sont parvenus courageusement à organiser l’une des plus grandes manifestations de l’histoire du pays.

Malheureusement, l’organisation qui dirige en pratique la révolution, l’Association des professionnels soudanais, préfère négocier avec le régime qui réprime les masses dans le sang, plutôt que d’organiser la prise du pouvoir par les travailleurs et les pauvres. Le 4 juillet dernier, un « compromis » a été atteint entre le CMT et l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC, menée par l’Association des professionnels soudanais) en mettant en place un « Conseil souverain » qui serait constitué de 11 personnes, cinq provenant des militaires, cinq de l’Alliance et un choisi par les deux camps. Ce dernier membre du conseil a été d’abord présenté comme un simple civil, avant qu’il ne soit révélé qu’il s’agissait d’un officier à la retraite, donnant ainsi la majorité au régime militaire dans ce conseil. De plus, il a été décidé que le chef de ce conseil serait élu par le régime pour les 21 premiers mois, avant qu’un autre ne soit élu par l’ALC pour les 18 mois suivants. Enfin, après ces trois ans de « compromis », des élections démocratiques seraient mises en place, en théorie. Il apparaît clairement que l’armée ne compte pas céder le pouvoir, et que le seul but de ce soi-disant compromis est d’apaiser les masses. Au début du mois de juillet, les chefs de l’ALC avaient appelé les Soudanais à participer à une grande manifestation le 13 juillet suivie d’une campagne de désobéissance civile, comme celle menée du 9 au 11 juin qui avait quasiment paralysé la capitale. Cette campagne a été annulée par l’opposition après la signature de ce soi-disant accord. L’ALC est en train de commettre une sérieuse erreur, potentiellement irréparable. On ne peut négocier avec la contre-révolution qui tente d’écraser dans le sang les révolutionnaires.

La faiblesse de la direction révolutionnaire s’explique en partie par son origine sociale. L’Association des professionnels soudanais est composée de 17 associations professionnelles représentant des journalistes, docteurs, avocats, ingénieurs, professeurs d’université et autres professions libérales, petites-bourgeoises. Un des défis du mouvement révolutionnaire est maintenant de se doter d’une direction révolutionnaire inébranlable, fondée sur la classe ouvrière et la paysannerie. Les classes laborieuses du pays n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes, et n’ont donc aucun intérêt à capituler devant la contre-révolution.

Algérie

En février dernier, des manifestants sont descendus dans les rues pour réclamer le départ du président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999. Devant le mouvement de masse, le président, incapable de parler en public depuis 2013 dû à un AVC, a retiré sa candidature aux prochaines élections présidentielles et annoncé sa démission au début du mois d’avril.

Depuis lors, le commandement militaire tente toutes les manoeuvres possibles pour maintenir son pouvoir, malgré que leur marionnette Bouteflika ne soit plus dans le portrait. L’armée a même été jusqu’à arrêter et mettre en examen des oligarques proches de Bouteflika en vue de montrer qu’elle souhaite s’attaquer à la corruption. En même temps, des militants du mouvement ont été arrêtés, dont la dirigeante du Parti des travailleurs, Louisa Hanoune. L’armée tente de frapper les pires éléments du régime Bouteflika tout en réprimant le mouvement. Elle essaye d’être « l’arbitre » entre les deux camps en lutte, mais les gens savent bien que l’armée est elle-même corrompue et veut maintenir le statu quo. Formellement, le pouvoir est actuellement entre les mains du Conseil constitutionnel avec Abdelkader Bensalah comme chef d’État par intérim.

Le mouvement, lui, ne s’essouffle toujours pas, et les Algériens continuent de manifester pacifiquement tous les vendredis pour exiger des élections présidentielles démocratiques. Un « pacte » énumérant les revendications des manifestants a été rédigé durant le mois de juin. Leurs revendications sont très claires : la mise en place d’un gouvernement élu démocratiquement, la libération des prisonniers politiques, la fin des violences judiciaires, la lutte contre la corruption, et le départ de tous les anciens membres du gouvernement vus comme appartenant à une même « mafia ».

Le Conseil avait promis des élections pour le 4 juillet dernier, mais a fini par les annuler, sous prétexte « d’impossibilité [à] organiser ce scrutin ». Au moment de mettre sous presse, malgré l’expiration du mandat intérimaire de Bensalah le 9 juillet, aucune élection n’est planifiée. Il est clair qu’une aile de la clique dirigeante ne souhaite faire aucune concession, de peur que cela renforce le mouvement de masse. Après avoir tenté de diviser le mouvement, notamment en interdisant le drapeau de la minorité berbère et en arrêtant des manifestants qui le brandissaient, le régime se prépare à accentuer la répression. Le chef de l’armée, Ahmed Gaid Salah, a affirmé son soutien à Bensalah malgré l’expiration de son mandat, et a donné un discours très provocateur à l’endroit des manifestants, indiquant que l’armée avait tous les droits face aux « embûches » au processus constitutionnel, notamment les gens qui réclament un « État civil et non militaire ».

Cependant, le mouvement ne faiblit pas. Trois jours après l’annonce du report des élections, le 5 juillet, fête de l’indépendance du pays, une manifestation monstre a eu lieu à Alger. Les masses n’ont pas encore dit leur dernier mot! 

Finissons la révolution!

En l’espace de quelques mois, les masses révolutionnaires de ces deux pays ont mis à genoux leurs dictateurs. Mais dans les deux cas, l’ancienne dictature renversée par le peuple a immédiatement été remplacée par une clique de militaires et de proches de l’ancien régime qui essayent maintenant de garder les rênes du pouvoir sous prétexte d’assurer la transition. Ceux-ci font tout pour que le régime demeure intact. Dans ces deux pays, la révolution n’a pas encore été complétée.

Les régimes de transition font tout pour que rien ne change. Mais c’est le statu quo qui a poussé les masses de travailleurs et de pauvres à se soulever : chômage, baisse du niveau de vie, pauvreté généralisée et austérité. Tant que le capitalisme sera en place et que ceux qui le défendent seront au pouvoir, ces problèmes ne seront pas réglés. Il n’y a pas de compromis possible avec ces régimes militaires. Il est urgent que la classe ouvrière en Algérie et au Soudan s’organise et prenne le pouvoir entre ses mains. Les comités révolutionnaires qui sont apparus lors de la mobilisation doivent être liés à l’échelle nationale et doivent prendre le pouvoir des mains des cliques militaires. Mais le pouvoir de la classe dirigeante ne provient pas que du pouvoir étatique, mais aussi de ce qu’elle possède les entreprises et les richesses. Il faut donc également nationaliser les grandes entreprises, les mettre sous le contrôle démocratique des travailleurs révolutionnaires, et ainsi entamer le renversement du capitalisme. Une telle démocratie, fondée sur le contrôle démocratique de l’économie par les classes laborieuses, serait une véritable démocratie.

Les révolutions en Algérie et au Soudan montrent que le mouvement amorcé lors des révolutions arabes de 2011 n’est pas terminé. Malgré le renversement des dictateurs, la Libye est maintenant aux prises avec une horrible guerre civile, l’Égypte est dirigée par un nouveau dictateur, et les problèmes quotidiens des travailleurs tunisiens persistent. La lutte révolutionnaire en Afrique et au Moyen-Orient contre la tyrannie, l’exploitation et la misère ne sera pleinement accomplie qu’une fois le capitalisme renversé. Une victoire en Algérie et au Soudan serait un énorme pas en avant pour les travailleurs et les opprimés de toute la région.

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