La théorie de la Révolution Permanente de Léon Trotsky est une théorie fondamentale du marxisme. Elle allie un mélange d’aspect visionnaire et de réalisme de terrain.

L’impact et le rôle révolutionnaire de Léon Trotsky ne sont plus à décrire. Mais plus qu’un révolutionnaire, le camarade Trotsky était un grand théoricien du marxisme. La théorie de la Révolution Permanente est un de ses apports les plus importants pour l’édification du marxisme. Elle a été initialement définie en 1905 dans Bilan et Perspectives puis approfondie en 1928 par l’ouvrage phare La Révolution Permanente pour guider la révolution chinoise naissante.

Les théories opposées
Dans les années 20, Staline et Boukharine opposent à la théorie de la Révolution Permanente de Trotsky l’idée d’une révolution par étapes s’appuyant sur la théorie des inégalités. Elle considère que les différents pays sont à des stades de développement différents et que chacun doit suivre sa voie d’avancement indépendamment des autres nations. Ainsi, selon Staline et Boukharine, les pays arriérés (les pays au stade féodal, concrètement les pays coloniaux ou semi-coloniaux) doivent réaliser la révolution bourgeoise pour réaliser les acquis de l’État bourgeois. Ceci implique que la paysannerie révolutionnaire et le prolétariat local doivent soutenir la bourgeoisie nationale pour l’aider dans sa conquête du pouvoir, même si celle-ci est faible, inorganisée et fortement réactionnaire.

Au nom des particularismes nationaux (espace, richesse naturelle), Staline explique également que le socialisme est possible dans un seul pays. Cette attitude, selon Trotsky, « mène au messianisme national » et permet «  à un pays de jouer un rôle auxquels les autres ne sauraient s’élever ». La « théorie » stalinienne est développée au fur et à mesure des années 20. Elle est modifiée régulièrement pour justifier en tout temps le maintien de la bureaucratie au pouvoir en URSS. Les limitations amenées par la bureaucratie pour qu’un autre état rejoigne le camp socialiste maintiennent celle-ci à la tête du mouvement communiste.

Analyse menant à la Révolution permanente
Pour Trotsky la théorie des inégalités existe. Cependant les économies nationales ne vivent pas seules au milieu d’un monde les ignorant. L’économie capitaliste mondiale est interconnectée et interdépendante. La bourgeoisie des pays avancés a amené du capital étranger par la voie de l’emprunt d’État et de l’initiative privée dans les « pays arriérés ». Ceci a fait naitre une industrie capitaliste qui n’est pas issue de l’artisanat urbain (comme ce fut le cas pour la France et l’Angleterre). Un prolétariat industriel est donc apparu progressivement après la création de l’industrie, et ceci sans présence d’une réelle bourgeoisie nationale organisée et possédant le pouvoir politique. Dans le rapport de force international, les pays ex/semi-coloniaux et coloniaux sont dominés par la bourgeoisie des pays avancés. Les féodaux et la faible bourgeoisie locale y sont donc eux-aussi dominés par cette bourgeoisie.

Lors des mouvements révolutionnaires nationaux, Trotsky explique que la force révolutionnaire socialement la mieux organisée et avec la conscience de classe la plus élevée se situe dans le prolétariat industriel. Au contraire la bourgeoisie  est faible avec peu de projet démocratique. Lors de la possibilité par la révolution de conquérir le pouvoir, la bourgeoisie locale sent qu’elle risque d’être dépassée par le prolétariat et la paysannerie révolutionnaire, ainsi elle se retourne contre le prolétariat et soutient les restes du système féodal pour conserver sa position dominante.

Objectif du prolétariat mondial
Vu l’incapacité sociale de la bourgeoisie de jouer un véritable rôle révolutionnaire pour amener la dictature démocratique et les avancements de l’État bourgeois, il revient donc au prolétariat de ces pays coloniaux et semi-coloniaux de réaliser les tâches démocratiques (mise en place du parlementarisme, création d’un système juridique et éducatif, écriture d’une constitution…) et de libération nationale. Trotsky le résumait déjà ainsi en 1905 : « Nous n’avons pas de classe bourgeoise capable de se mettre à la tête des masses populaires et d’unir sa puissance sociale et son expérience politique à leur énergie révolutionnaire. Les masses ouvrières et paysannes, opprimées et abandonnées à elles-mêmes, sont obligées de se forger, à la dure école des conflits impitoyables et des défaites cruelles, les éléments préalables, politiques et organisationnels, nécessaires à leur victoire. » (Bilan et Perspectives). L’avant-garde prolétarienne, réunie dans un parti révolutionnaire, doit également aborder la question agraire et ainsi être soutenue par la paysannerie, condition nécessaire à la prise de pouvoir. La question agraire s’articule autour de la redistribution des terres, qui n’est pas réalisée par la faible bourgeoisie. Cette répartition mettrait fin à la seigneurie.

Dans l’exercice de ce pouvoir, une problématique purement socialiste va surgir très rapidement, notamment dans la nécessité d’une incursion dans le droit de propriété bourgeois. Une continuité révolutionnaire s’établit donc entre le programme minimum et maximum. La révolution démocratique se transforme en révolution socialiste. Elle devient donc une Révolution Permanente.

Cette révolution ne peut se limiter à un cadre purement national, car comme nous l’avons vu, l’organisation productive capitaliste sort elle-même du cadre national. Le capitalisme a créé une division internationale du travail, le monde est donc prêt à une construction mondiale du socialisme, qui sera l’achèvement de la Révolution Permanente.

La situation africaine reflète l’analyse de la Révolution Permanente
Prenons l’exemple sud-africain. Des capitaux sont arrivés par les banques ou le FMI (un regroupement de capitaux de la bourgeoisie) pour construire des mines et des usines. On retrouve des mineurs dans les townships, à côté de petits paysans cultivant la terre d’un seigneur local ou roi de tribus (issus du féodalisme et justifié par une « ethnicité différente »). Les mineurs s’organisent en syndicats pour défendre leurs conditions de travail et les paysans rêvent d’une redistribution des terres. Au lieu de prendre la direction d’un mouvement révolutionnaire pour créer un vrai état bourgeois, la rare bourgeoisie d’Afrique du Sud réprime violemment tous les mouvements sociaux des mineurs et reste sourde au désir de la paysannerie. Elle obéit à la bourgeoisie du Nord et préfère protéger les terres des rois et chefs de tribus. Cette bourgeoisie noire et blanche offre son soutien au système clanique et ethnique (par exemple le féodalisme zoulou). On retrouve également de nombreux membres du gouvernement issus de la noblesse tribale.

Le changement en Afrique du Sud ne pourra donc venir que du prolétariat issu des mines et des usines, soutenu par la paysannerie. Ce soutien se fera uniquement à la condition que le prolétariat organisé s’approprie les revendications de la paysannerie et prenne la direction d’un mouvement révolutionnaire. Si la révolution espère réellement aboutir à un avancement, elle devra réaliser une nationalisation des mines avec un contrôle démocratique et s’attaquer à la propriété bourgeoise, c’est-à-dire continuer vers la révolution socialiste.

La Révolution Permanente supprime la ligne hautaine et pédante entre les pays « mûrs » pour le socialisme et les « non-mûrs ». Tous les prolétaires de tous les pays ont un rôle à jouer pour la construction du socialisme mondial. Cette théorie était très visionnaire et reste totalement d’actualité. L’économie capitaliste étant mondialisée, notre lutte comme avant-garde révolutionnaire doit être internationale et doit analyser de manière objective les conditions matérielles du lieu où nous luttons, ceci pour répondre au besoin des travailleurs et obtenir leur soutien.

Je conseille la lecture de La Révolution Permanente et de Bilan et Perspectives du camarade Trotsky pour approfondir ce sujet, en commençant par les articles La Révolution Étranglée et La Révolution Étranglée et ses Étrangleurs du même auteur pour comprendre et replacer la théorie dans un contexte objectif concret. L’article La Révolution espagnole et ses tâches communistes donnera un autre exemple. Ces textes sont dans l’appendice du livre La Révolution Permanente.

Aristide Veillon
JS Fribourg

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