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our en finir avec la dictature du libre marché et la mainmise bourgeoise sur les moyens de production, nous militons pour une économie planifiée et démocratique. Nous souhaitons démontrer que non seulement la conjonction de la planification et de la démocratie est une condition nécessaire à toute société se prétendant sur la voie du socialisme, mais qu’elle repose également sur des nécessités matérielles.

Pourquoi planifier ?

Depuis 200 ans, la révolution industrielle et le mode de production capitaliste ont permis un développement extraordinaire des forces productives. Jamais nous ne pouvons produire autant et aussi rapidement qu’aujourd’hui. Ce développement prend la forme d’une socialisation toujours plus accrue de notre économie. En quoi consiste-t-elle ? Ce fut le rôle historique de la bourgeoisie que de progressivement mettre fin à la petite production artisanale, originaire du Moyen Âge, par l’introduction de nouvelles techniques industrielles nécessitant une concentration des moyens de production et un grand nombre de personnes pour les faire fonctionner. Nous considérons ce nouveau type de production comme « social » du fait que ses produits ne sont plus l’œuvre d’individus mais d’un ensemble se partageant différentes étapes. Ils sont donc le fruit d’un travail collectif. La notion de socialisation de la production ne se limite pas au niveau des entreprises individuelles mais finit par concerner de larges pans de l’économie mondiale par le développement d’une interdépendance toujours plus accrue entre secteurs.

C’est une socialisation et une avancée technique que nous ne condamnons nullement mais que nous considérons au contraire comme un progrès nécessaire : eux seuls permettront de faire profiter à tous une abondance matérielle et un temps libre accru. En fait, ces deux bienfaits existent déjà, mais seulement pour une minorité parasitaire : la classe capitaliste. C’est que les moyens de production, pourtant devenus sociaux, c.-à-d. l’affaire de toute la société, sont restés sous la propriété de personnes privées. Les capacités productives de notre époque, autant celles des hommes que celles des machines, sont donc en majorité orientés vers la fructification du capital de ces propriétaires. Cet asservissement de l’économie au capital n’a pas fini de se rendre insupportable, et nous en avons probablement assez rendu compte dans ce journal. Il est intéressant d’ajouter que, bien que le capitalisme soit matériellement mené par des collectifs d’individus, il semble à son tour que c’est bien plutôt le capitalisme lui-même qui dirige ces hommes : aucun appel à la vertu des capitalistes ne saurait un jour mettre fin à la surexploitation des hommes ou à la pollution de notre environnement. La spirale capitaliste pousse inexorablement ses fidèles à supprimer toutes les barrières s’opposant la maximisation des profits. Et cela malgré les crises qui la guettent périodiquement : La surproduction de marchandises est bien le contrecoup d’une poursuite irraisonnée de profits dans un contexte de concurrence.

Notre position est que le mode de production capitaliste nous conduit droit dans le mur. Il est et sera de plus en plus incapable d’affronter les défis de notre siècle. Il faut absolument libérer les forces productives du diktat capitaliste pour les soumettre à la décision collective. Mais quelle forme doit prendre cette dernière ? Le projet originel des bolchéviques était d’établir la propriété sociale des moyens de production en nationalisant les secteurs clés de l’économie et en les plaçant sous contrôle démocratique. Ainsi devait être engagée une phase transitoire vers le socialisme, car, de même que l’Etat ne peut être « aboli » sans se reformer directement ensuite (il doit plutôt « dépérir »), le socialisme ne peut qu’être le fruit d’un processus de restructuration complète de la société. Et pour entamer celui-ci, la planification joue un rôle fondamental. C’est qu’elle a la particularité d’occuper face au capitalisme une position dialectique lui rapportant à la fois des éléments de continuité et de rupture. D’une part, le plan n’est pas étranger au capitalisme : les entreprises cherchent depuis toujours à rationaliser au maximum leurs activités en vue de réaliser le plus grand profit. Aujourd’hui, ce sont évidemment les multinationales, fortes de leurs monopoles et de leur implantation mondiale, qui atteignent le niveau de planification le plus élevé. Mais d’autre part, la planification, de l’outil essentiel qu’elle est à la maximisation des profits, pourrait être détournée de cette finalité suite à une appropriation collective des moyens de production. Ce serait enfin lever la contradiction entre une socialisation toujours plus accrue de ces derniers et leur accaparement par la classe bourgeoise.

À terme, une planification socialiste vise à transformer le sens des services et des produits. Il s’agit de faire disparaître leur forme marchande par la mise en place d’une production non plus réalisée pour le profit capitaliste mais en fonction de leur utilité sociale. L’URSS et son économie planifiée n’ont que partiellement réussi ce changement de sens au niveau des biens de productions (les biens ne servant pas à la consommation directe, comme les machines, ou les matières premières), alors que la répartition des biens de consommation restait accomplie selon des normes « bourgeoises », c.-à-d. sous la forme de marchandises (biens où prédomine la valeur d’échange) échangées sur un marché. En fait, cette coexistence antagoniste du plan et du marché est inévitable à toute société de transition du fait que les marchandises et la monnaie ne peuvent s’abolir du jour au lendemain. Pour que la répartition des biens cesse d’être fondée sur l’échange marchand, il faut que les forces productives connaissent un état de développement tel que les biens de consommation soient produits en quantité suffisante pour que les besoins de tous soient satisfaits par leur distribution libre et gratuite. C’est la pénurie plus ou moins relative des biens de consommations qui nécessite le marché.  

Nous reconnaissons qu’il est bien difficile, en regard de notre réalité quotidienne, de ne pas considérer le communisme et la satisfaction de tous besoins matériels qu’il suppose comme une utopie irréalisable. Mais il faut bien s’entendre sur le fait qu’une reprise en main planifiée et démocratique de la production se basant sur la valeur d’utilité sociale engendrerait une restructuration conséquente des besoins de chacun. Une planification s’attèlerait en premier lieu à l’urgence de garantir à tous les produits de première nécessité. En outre, nous pensons avec Michael Löwy que l’attrait pour l’accumulation de biens matériels déclinera face à ce qui serait sans doute une des plus grandes conquêtes du socialisme : l’accroissement du temps libre nécessaire à l’épanouissement de tous.

Misère de la bureaucratie

Si la planification de l’économie est sans doute un outil nécessaire à une société de transition vers le socialisme, elle ne saurait lui suffire à elle seule. Abolir la propriété privée des moyens de production pour les remettre dans les mains de l’Etat ne garantit pas pour autant l’établissement d’une propriété collective, l’histoire du siècle dernier l’a amplement confirmé. La planification de l’économie soviétique a été le fait d’un autoritarisme bureaucratique. Sans revenir sur les causes sociales ayant favorisé le développement la bureaucratie et la dégénérescence du pouvoir authentique des soviets, il est nécessaire de clarifier plusieurs points concernant les relations entre planification, bureaucratie et démocratie. Il arrive souvent qu’en première ligne parmi les idées reçues sur l’URSS les partisans de l’économie de marché invoquent l’absence fatale de l’intérêt personnel comme force impulsive de l’économie. Mais de quel intérêt personnel parle-t-on ? celui du bureaucrate ? celui de l’ouvrier ? Tout d’abord, il est faux d’affirmer que le socialisme récuserait en son principe l’intérêt personnel comme force motrice de l’économie : dans celui-ci, le travailleur devrait avoir le sentiment d’agir pour ses propres intérêts autant que pour le bien commun dans un cadre de travail lui permettant de déployer son initiative créatrice. Nul besoin d’insister sur le fait que ce n’était absolument pas le cas en URSS, où le travail était largement mené sous le fait de la contrainte. Pour ce qui est du bureaucrate, son intérêt matériel personnel était loin d’être réprimé mais constituait au contraire le moteur choisi par l’Etat pour garantir la réalisation du plan. De là une contradiction fondamentale : comment une planification peut-elle prétendre servir le bien commun alors que sa réalisation repose sur l’intéressement matériel et la préservation des privilèges d’une caste ?

Plus encore, lorsqu’elle est confiée à une bureaucratie, une planification, qu’elle s’accorde ou non avec les besoins de la population, ne peut qu’être détournée de ses buts. L’exemple soviétique est à cet égard très éloquent. En 1953 a été adoptée une mesure visant à responsabiliser davantage les dirigeants des entreprises d’Etat: le principe de rentabilité individuelle des entreprises. Ces directeurs étaient alors encouragés par de fortes hausses de salaires à dépasser le plan en augmentant la productivité et en baissant le prix de revient des produits. Mais, plutôt que de mettre en adéquation les intérêts des bureaucrates avec celui du plan, cette mesure a exacerbé leur opposition. Parmi un grand nombre de dysfonctionnements, manipulations de comptes et autres, on peut relever l’aberration que constitue pour une économie planifiée la réalisation par des entreprises d’Etat de commandes privées. Même un marché noir pour l’échange de biens de production est apparu alors qu’en théorie ces derniers devraient échapper au marché. Toute cette bêtise se réalisait aux dépens des travailleurs-euses, qui ont payé très cher le prix de l’hégémonie bureaucratique.

Les défauts de la planification ne sont alors pas inhérents à la prise en charge des moyens de production par les travailleurs organisés, mais bien plus à une gestion bureaucratique de ces moyens. C’est pourquoi la démocratie ouvrière, le contrôle des producteurs à chaque étape de la confection et de la réalisation du plan ne répond pas seulement à un impératif moral : c’est une nécessité économique, son effectivité en dépend. Évidemment, cette démocratie ne s’établit pas en un jour mais est le fruit d’une éducation collective. C’est par « l’école de planification », prévue dans le Programme de transition de Trotski, que s’accomplira la promesse d’un travail émancipé.

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