Il y a quarante ans, une série de bouleversements radicaux ébranlèrent le Portugal. L’histoire de la « révolution des œillets » va au-delà de la journée du 25 avril 1974. A maintes reprises, le système capitaliste au Portugal n’avait tenu qu’à un fil. Les travailleurs et travailleuses, les soldats politisés et les femmes de foyers défilaient massivement dans la rue. Cependant, ayant laissé en place le l’Etat bourgeois, ce dernier récupérait sa force et ouvrait la porte au retour du capitalisme sauvage et à l’oppression, partie intégrante de ce système.

 

Au cour d’une grande partie du 20ème siècle, le Portugal a joué un rôle schizophrène sur la scène internationale, tantôt semi-impérialiste et tantôt semi-dépendante. En effet jusqu’aux années septante, le Portugal reste un pays impérialiste s’accrochant à tout prix à son empire colonial important (Mozambique, Angola, Timor Orientale), pendant que son économie dépend étroitement des capitaux  états-uniens et anglais.

La dictature de Salazar

Dans le domaine politique, le Portugal était guidé par le général Salazar et son « Stado Novo ». Vu son retard dans le développement de son économie, le pays n’a pas amenée à la formation d’une classe bourgeoisie forte. La dictature en place dès 1926 était la seule forme de gouvernement qui assurait un état stable. Auparavant, pendant la courte période 1919-1926, il y avait 26 changements de gouvernement, trois coups d’État, quatre élections générales et seulement un mandant présidentiel complet. Le fascisme à la portugaise s’appuyait sur la petite-bourgeoise de la campagne, mais jamais suffisamment fort pour éradiquer complètement le mouvement ouvrier. Salazar bénéficiait de l’appui des capitalistes parce que sa dictature assurait une administration stable et construisait l’infrastructure nécessaire pour l’économie du pays (chemins de fer, etc.).

Cette situation entrait dans une crise profonde à partir des années soixante qui s’amplifie davantage à partir de 1970 suite à la crise de surproduction internationale. Comme toute l’Europe de l’Ouest, le Portugal connaissait une croissance économique importante dans la période de l’après-guerre. Son économie était basée sur des salaires particulièrement bas qu’assuraient le dictateur et sa police secrète brutale, la PIDE. Dans l’économie portugaise régnait une concentration de capital particulièrement bridée. Sept groupes, les « sept grandes familles », détenaient le gros de l’économie nationale. En campagne, la concentration des terres foncières était encore plus prononcée. En 1968, les 1140 plus grands établissements détenaient autant de terres que les 631.482 fermes les plus petites. La pauvreté était courante, en ville comme en campagne. La mortalité infantile s’élevait à 8.5% en 1974, le plus haut taux d’Europe d’alors.

A ces inégalités flagrantes s’ajoutaient les guerres dans les colonies. L’armée portugaise combattait les mouvements de libération dans trois colonies. La guerre était si couteuse qu’elle dévorait jusqu’à 40% du budget de l’Etat. Ce qui eut pour effet la division de la bourgeoisie portugaise. Une fraction bourgeoise préférant s’orienter principalement sur l’espace économique européen, pendant que l’autre partie continuait de rêver du « Portugal pluricontinental ». L’intégration d’un grand nombre de recrues universitaires dans les forces de l’armée mettait davantage de l’huile sur le feu puisse que ces soldats sortaient directement de l’ambiance politisée des universités de la fin des années soixante.

Le 25 avril 1974

C’est sur cet arrière-fond que doit être entrevu le soulèvement d’une partie de l’armée le 25 avril 1974. Ce jour-là, des officiers radicalisés et antifascistes, organisés dans le « Mouvement des Forces Armées » (MFA), prenaient le contrôle des principaux institutions étatiques à Lisbonne. Sur les ondes de la radio Renascença désormais occupée, le MFA  appelle  les gens à rester à la maison mais la foule en branle n’en tient pas compte. Après 48 ans de dictature militaire, elle sent l’heure de la démocratie arrivée et inonde les rues. Les seules morts à déplorer pendant cette journée se produisaient à l’encerclement populaire du commando de la PIDE. Ces agents savaient qu’ils ne rencontreraient pas de merci de la part de cette population autrefois torturée pendant des décennies par leurs propres mains, tirant sur la foule avant d’être maitrisés.  

La bourgeoisie portugaise était entre les feux. Ils ne disposaient pas de partis légaux, vu qu’ils étaient habitués de régner à travers un dictateur. Leur stratégie était de jouer sur le temps. Un gouvernement d’unité nationale est formé, où les représentants des partis de gauche (parti socialiste et parti communiste) se trouvent en minorité. Le général Spínola est désigné président de la République. La bourgeoisie mettait tous les espoirs dans ce haut-gradé militaire et essayait de le projeter comme un homme de la révolution. Mais en réalité, il était au cœur de la contre-révolution et l’instigateur des coups d’Etats réactionnaires qui s’en suivirent.  

Qui dirige la révolution ?

Six jours après le soulèvement, le défilé du premier mai rassemble une masse de gens énorme. Des soldats et marins armés défilent coude à coude avec les militants communistes est socialistes, tous portant des drapeaux rouges. Cette manifestation popoulaire n’illustrait pas seulement le désir d’amélioration immédiate de leur condition de vie, mais montrait clairement le rapport de force dans la société. En présence d’un parti défendant un programme révolutionnaire et proposant des mesures immédiates à prendre, le chemin vers la révolution socialiste aurait été ouvert sans réelle opposition – l’armée se trouvait immobilisée. Malheureusement, le PS et le PC n’étaient pas prêts et leurs dirigeants pas des révolutionnaires. Le vide dans la direction politique du mouvement est rempli par le MFA, dont le programme est vaguement « antifasciste et démocratique ».

La contre-révolution échoue

Le coup mortel donné à l’état fasciste le 25 avril ouvrait une période très mouvementée qui durera trois années. Plusieurs vagues de grèves recouvrent le pays. Les partis de gauche connaissent une croissance importante. Le nombre de membres passe en une année de la quasi-clandestinité à 100‘000 (PC) et 60‘000 (PS). Les syndicats grandissent encore plus. Confronté à cette radicalisation de la population, les capitalistes portugais et internationaux prennent peur et organisent la contre-révolution autour de leur homme fort, Spínola. Pour fin septembre, ils appellent à une manifestation de la « majorité silencieuse » à Lisbonne – pour l’ordre et contre l’anarchie. Les soldats et ouvriers craignent un coup d’Etat, construisent de barricades et prennent le contrôle de la capitale. Spínola, le « général au monocle » et admirateur de la Wehrmacht est forcé de démissionner.

En mars 1975, Spínola lance un dernier coup désespéré, quand il convainc les parachutistes d’attaquer des baraques où des troupes anarchistes seraient en train de voler de la munition. L’aventure se termine en chaos et les troupes fraternisent. Les généraux impliqués doivent s’exiler dans l’Espagne fasciste de Franco.

La révolution devient socialiste

Auprès des ouvriers traditionnels de l’industrie, le parti communiste tient une forte implantation. Suivant la « logique » staliniste, ce parti communiste est convaincu qu’il se trouve dans l’étape de la révolution démocratique et qu’il faut à tout prix défendre ces avancées et ne pas provoquer la réaction avec des revendications et des grèves trop « radicales ». Mais comme tout le monde pouvait observer, la bourgeoisie s’en foutait totalement des règles démocratiques quant à la défense de leurs intérêts, sa propriété et son Etat. La « timidité » de la politique communiste est à rechercher ailleurs. D’une part, leurs dirigeants étaient imprégnés de la pensée soviétique, une vision d’un état ouvrier bureaucratiquement déformé. Et d’autre part, ils étaient mis sous pression par leurs collèges européens. En France le PC entrerait bientôt en gouvernement et en Italie il recevait 30% du vote populaire. Une révolution au Portugal les aurait mises sous forte pression à délivrer des résultats rapides. Une révolution dans un pays européen aurait eu une forte influence sur la conscience des masses par tout.

A la différence des ouvriers industriels, les employés des banques et des assurances étaient fraîchement politisés. A la suite de l’aventure du 11 mars 1975, les masses demandaient des mesures révolutionnaires. En l’absence d’une réaction « politique » jugée suffisante, les employés occupaient les grandes banques et assurances et demandaient leur nationalisation. Les partis de gauche étaient contre, mais les MFA décrètent leur nationalisation. D’un coup, l’Etat devenait propriétaire de la moitié de l’industrie du pays et de trois quarts de la propriété foncière. Le MFA décrète le caractère « socialiste » de la révolution. Les partis de gauche suivent cette position et font un virage de 180 degrés par rapport à leur position antérieure, « en avant pour le socialisme » devient le mot d’ordre.

Les élections et après ?

Le 25 avril 1975 les premières élections en démocratie ont lieu afin de constituer une assemblée constitutionnelle. Plus de 51% de votes vont pour des partis qui prônent le socialisme et le « pouvoir populaire ». Le PS reçoit 38.9%, le PC 12.5%. Malheureusement, ce qui suit n’est pas le début de la transition à un nouveau système économique et social, mais des attaques sales du PS envers le PC. La bourgeoisie réalise qu’ils ont totalement perdu le contrôle de la situation. En l’absence de toute base sociale pour leur projet politique (la défense du capitalisme), le zénith politique se déplace passablement à gauche et traverse le Parti Socialiste, ceci selon des positions de classe. Dans la campagne (et au-delà), le PS parlait du « socialisme en liberté » (opposé au modèle soviétique) et du « pouvoir populaire ». Des positions apparemment mobilisatrices. Mais sa direction devient un agent ouvert de la bourgeoisie dans le camp du mouvement ouvrier. Ils entrent pleinement dans la campagne anticommuniste lancée fin 1975 par la droite (et la CIA) au nord du pays. Avec un cynisme sans limites, la direction socialiste freine l’avancement de la révolution où ils le peuvent et lancent des provocations sans fin. Leur base sociale leur restait pourtant fidèle, parce qu’elle y voyait dans ce parti le meilleur outil dans la défense des libertés qui leurs avaient été niés depuis un demi-siècle. PS et PC bénéficiaient du respect pour leur lutte contre le fascisme et contre les patrons mais ces partis constituaient à la fois des obstacles pour l’avancement de la révolution.

Un embryon communiste au Portugal

Pendant deux ans, une nouvelle société commence à naitre au Portugal. D’innombrables comités se formaient dans les usines et les banques, dans les quartiers et les villages. Des structures de double pouvoir s’installent dans toutes les sphères au niveau local. Beaucoup d’entreprises étaient reprises par les employés pour continuer les activités contre la faillite ou le sabotage économique des patrons. Dans les faits, les employés contrôlaient la politique d’engagement de la main d’œuvre dans de grandes entreprises. A la crise est répondue avec l’autogestion. En hiver 1974, les trois grands supermarchés Nutripol, Pao de Açúcar et AC Santos sont repris par les employés. Vente et distribution sont organisées par le personnel. Mais pourquoi la révolution est-elle restée bloquée aux premiers balbutiements ?

La révolution portugaise était avortée en mi-chemin à cause de l’absence d’un parti révolutionnaire de masse avec un programme marxiste. La participation des masses était présente et la conscience révolutionnaire bien présente. Cependant, sans expression politique organisée de ces aspirations, il n’arrivait pas à pousser les changements jusqu’à leur finalité, à savoir, la prise de pouvoir des masses et l’instauration du contrôle démocratique sur la production et la distribution des biens. Novembre 1975 mis fin aux structures du pouvoir parallèle et la discipline retournait aux casernes. La bourgeoisie devait attendre des années jusqu’à l’abolition de toutes les conquêtes acquises lors de la révolution. Ils procédaient à travers une contre-révolution démocratique très lente pour ne pas provoquer de la résistance. Nous connaissons aujourd’hui les conséquence de ce processus vicieux: la crise la plus profonde de l’histoire du capitalisme portugais. La population portugaise est une nouvelle fois en train de s’appauvrir. Bientôt la révolution des œillets serra vu uniquement comme le début d’un chapitre historique, alors même que les traditions de 1974 resurgissent à l’heure actuelle. La chanson “O povo é quem mais ordena” a été chantée à la fin d’une manifestation en septembre 2012 par un chœur d’un million de manifestant-e-s à Lisbonne. Sachant que cette chanson a marqué autrefois l’ouverture d’un chapitre révolutionnaire, il est venu le temps qu’elle entonne à nouveau les rues de tout le Portugal.

Caspar Oertli
JS Genève

 

 

 

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